Après la mort de deux manifestants le 15 mai dernier, lors des manifestations contre la hausse des prix des carburants, des organisations féminines d’Anjouan ont lancé une initiative de solidarité en faveur des familles des victimes.
Par Naenmati Ibrahim
Des voix féminines se sont mobilisées à Anjouan pour apporter un soutien symbolique aux familles endeuillées après les violences qui ont marqué la contestation sociale de la semaine dernière.

AWLN Anjouan à l’initiative d’une visite de solidarité
Le mercredi 20 mai, le réseau African Women Leaders Network (AWLN), section d’Anjouan, a organisé une visite de solidarité auprès des proches des victimes. Cette initiative a été portée par Fatima Said Ali, figure politique féminine de Mutsamudu, ancienne candidate aux élections législatives de 2020 et membre de l’AWLN Comores.
Elle a invité d’autres associations féminines de l’île à se joindre à cette démarche. Plusieurs organisations ont répondu présentes, notamment le RFEDD (Rassemblement des femmes pour l’égalité et le développement durable), SFA (Solidarité Femmes Action) ainsi que l’AFAM (Association des Femmes Actives de Mutsamudu).
La Maison des Organisations de la Société Civile (MOSC) Anjouan s’est également jointe à cette initiative à travers la présence de son président, Ahmed Malide.
La délégation s’est rendue auprès des familles d’Attoumane Houmadi et de Karim Ousseine, les deux victimes, afin de présenter des condoléances officielles, mais aussi d’apporter un soutien moral et financier, particulièrement à la famille d’Attoumane Houmadi, qui laisse derrière lui une épouse et huit enfants en bas âge.
Des prières et un message de compassion
Durant cette visite, des versets du Coran ont été récités dans les deux maisons endeuillées. Des prières ont également été prononcées en mémoire des victimes, considérées par plusieurs participants comme des martyrs. En effet, les deux hommes ont perdu la vie dans le cadre d’une mobilisation sociale qui concernait l’ensemble de la population comorienne.
L’émotion était particulièrement forte au sein de la famille d’Attoumane Houmadi. Très touché par cette marque de solidarité, son père a tenu à remercier les femmes présentes pour leur soutien et leur compassion dans cette épreuve difficile.
Cette initiative visait avant tout à montrer aux familles qu’elles ne sont pas seules face au drame.
Une mobilisation historique dans les trois îles
Les événements du mois de mai ont profondément marqué les Comores. Pour la première fois dans l’histoire récente du pays, une grève des chauffeurs de taxi a réussi à paralyser presque totalement les déplacements dans les trois îles.
Lancé le lundi 11 mai par le syndicat des transports routiers Wusukani wa Masiwa, avec le soutien de syndicats de commerçants et de pêcheurs, le mouvement contestait la hausse des prix des carburants décidée par le gouvernement.
Très rapidement, la mobilisation a pris une ampleur nationale. Après plusieurs jours de tensions et d’échauffourées à Ngazidja, Mohéli a, à son tour, rejoint le mouvement avant qu’Anjouan n’entre dans la contestation.
Dans l’île d’Anjouan, plusieurs barrages routiers avaient été installés, notamment entre Mirontsy, Mutsamudu et Ouani. Une situation qui avait fortement accru la tension dans le pays et compliqué davantage la gestion de la crise par les autorités.
Face à la pression populaire grandissante et au risque d’une aggravation de la crise sociale, le gouvernement a finalement renoncé à maintenir la hausse du prix du carburant. Cette décision a permis une reprise progressive des activités après six jours de paralysie.
Le drame de Pajé ravive les appels à la justice
Malgré la fin de la grève, les violences survenues durant les manifestations continuent de susciter colère et incompréhension dans plusieurs régions du pays.
Si à Ngazidja plusieurs arrestations ont été signalées, à Anjouan, la situation a pris une tournure beaucoup plus dramatique à cause des tirs enregistrés dans la périphérie de Mutsamudu, notamment à Pajé, causant plusieurs morts et blessés.
Ces événements ont profondément choqué l’opinion publique et ravivé les appels à la justice pour les victimes.
Pour certains citoyens, cette mobilisation restera une démonstration historique de solidarité entre les trois îles face à une crise économique touchant directement la population. D’autres, en revanche, estiment que cette victoire sociale demeure marquée par le drame humain survenu à Pajé.
Aujourd’hui, plusieurs voix dans les réseaux sociaux appellent à faire toute la lumière sur les circonstances du drame de Pajé afin de préserver l’unité nationale dans un contexte déjà fragile.
Une crise qui interroge le dialogue social
Au-delà du drame humain, cette crise soulève de nombreuses interrogations sur la gestion des mouvements sociaux aux Comores.
Ce qui avait commencé comme une grogne sociale s’est rapidement transformé en crise nationale. Les arrestations ainsi que les violences enregistrées mettent en évidence les difficultés de dialogue entre les autorités et la population dans un contexte de pression économique croissante.
Pour une majorité de Comoriens, les événements du mois de mai constituent un tournant important dans l’histoire sociale récente du pays. Ils rappellent la nécessité de renforcer les mécanismes de médiation sociale et de garantir le droit de manifester dans un État qui se revendique démocratique.
Alors que les familles endeuillées tentent encore de reconstruire leur quotidien, les gestes de solidarité initiés par les citoyens et les organisations apparaissent comme des symboles d’espoir dans un pays profondément marqué par les crises sociales et économiques.
Dans un contexte de fragilité croissante, cette mobilisation des organisations féminines d’Anjouan rappelle que la solidarité communautaire demeure l’un des derniers remparts contre les divisions et les blessures laissées par les conflits sociaux.
L’opposition comorienne se déplace aussi à Pajé et appelle à l’apaisement
C’est également dans cette volonté d’éviter les divisions et d’appeler à l’apaisement que l’opposition comorienne, le syndicat Wusukani wa Masiwa et le Syndicat national des Commerçants (SynNaCo) se sont aussi mobilisés pour envoyer leurs condoléances à Pajé ». Des représentants de ces organisations étaient à Pajé ce vendredi 22 mai afin de présenter leurs condoléances aux pajéens.
Lors de ce déplacement, organisé à l’occasion de la prière du vendredi, Mouigni Baraka Said Soilihi a pris la parole et a estimé que les événements tragiques survenus à Anjouan durant la contestation contre la hausse des prix des carburants sont liés à la gestion du pouvoir du régime actuel. Il a appelé à une réflexion sur les causes profondes des tensions, estimant qu’il est important d’éviter toute division entre les habitants des différentes îles de l’archipel.
Selon lui, les populations d’Anjouan et de Ngazidja ne devraient pas être opposées dans ce contexte, et les événements récents ne doivent pas être interprétés comme un conflit communautaire.
L’opposant a également insisté sur la nécessité de préserver l’unité nationale et de favoriser l’apaisement. Il a rappelé que les différentes transitions politiques du pays ont toujours reposé sur une coopération entre les îles, citant notamment les périodes des anciens présidents Said Mohamed Djohar, Ahmed Abdallah Sambi et Ikililou Dhoinine, qu’il présente comme des moments de stabilité politique entre les îles.
Enfin, il a exprimé le souhait que le futur président, qui sera anjouanais en 2029, puisse exercer le pouvoir dans un esprit de responsabilité, d’humilité et de cohésion nationale.














