De décembre à janvier, les Comores vivent l’une des périodes les plus généreuses de l’année. Mangues, litchis, jacquiers, corossols, ananas, fruits de la passion et bien d’autres fruits envahissent champs, marchés et rues. Cette abondance, symbole d’une biodiversité exceptionnelle, révèle pourtant un paradoxe : faute d’organisation et de transformation, une grande partie de cette richesse se perd, sans réelle retombée économique pour les producteurs.
Par Naenmati Ibrahim
Décembre et janvier correspondent à la pleine saison des fruits aux Comores. À Anjouan comme à Ngazidja, les arbres ploient sous le poids des récoltes. Mangues et litchis dominent la saison, accompagnés de jacquiers, de corossols, d’ananas, de papayes et de fruits de la passion.

À Anjouan, l’abondance est particulièrement visible cette année, notamment pour les mangues. Si la saison du litchi touche déjà à sa fin, car celle-ci reste courte, celle de la mangue bat son plein. Les fruits sont partout : dans les champs, le long des routes et dans les marchés.
À Mutsamudu, le quartier de Mroni s’est transformé en un véritable marché de fruits à ciel ouvert. Hommes et femmes s’y retrouvent chaque jour pour vendre leurs productions. Cette effervescence témoigne de la richesse naturelle du pays et de la diversité de ses sols.
Anjouan : la mangue en excès
Dans certaines zones de l’île, notamment à Mtsangani dans les environs de Bambao Mtsanga, l’abondance des mangues est telle que de nombreux fruits tombent au sol et pourrissent sans être ramassés. Bambao Mtsanga est d’ailleurs reconnu comme l’un des principaux bassins de production de mangues de l’île. Les habitants comparent souvent la mangue au girofle, affirmant qu’elle constitue, pour eux, une véritable source de revenus saisonniers.
Cependant, cette année, la vente est jugée décevante par les vendeurs. La raison principale est l’excès de production. Beaucoup de familles préfèrent se rendre directement dans leurs champs ou chez des proches pour s’approvisionner gratuitement en mangues. Dans un contexte économique difficile, acheter des fruits, même à bas prix, n’est pas toujours une priorité pour tous.
Malgré ces difficultés, cette saison reste bénéfique pour de nombreuses familles rurales. Les dépenses alimentaires sont réduites et les enfants consomment davantage de fruits frais. Fatima Hassan, mère de famille, rapporte que ses enfants mangent tellement de fruits qu’ils rentrent parfois à la maison sans appétit pour le repas du soir.
Des prix bas, mais peu attractifs
Malheureusement, cette abondance ne se traduit pas par une amélioration des revenus. Les prix restent extrêmement bas, conséquence directe du manque d’organisation de la filière fruitière.
Le litchi, star de la saison, se vendait en début de campagne autour de 2 000 francs comoriens le kilo. Les prix ont ensuite chuté à 1 250 francs, puis à 750 francs chez les producteurs, et environ 1 000 francs chez les revendeurs. En cette fin de saison, la raréfaction du produit a fait remonter les prix autour de 1 500 francs.
Les mangues, quant à elles, se vendent entre huit et neuf fruits pour 250 francs. Les ananas oscillent entre 250 francs l’unité et 500 francs pour un lot de trois. Ces tarifs contrastent fortement avec ceux pratiqués dans la région et à l’international. À La Réunion, le kilo de litchis varie entre trois et dix euros le kilo, et peut atteindre plus de dix euros en France. L’ananas peut se vendre autour de dix euros à Maurice.
Contrairement à Madagascar, où les producteurs parviennent à exporter leurs litchis vers la France ou Mayotte, les Comores restent exclues de ces circuits. La conséquence, c’est qu’une partie importante de la production n’est même pas récoltée.
Ngazidja : une initiative familiale inspirante
À Ngazidja, une initiative familiale tente d’apporter une réponse concrète à ces difficultés. Installée à Kové, dans la région de Badjini, une famille franco-comorienne développe une activité agricole mêlant culture et élevage, sous le nom de Perma Com’or, en référence à la permaculture.
Leur objectif est clair : valoriser la production locale à travers la transformation. Bien que la saison soit jugée globalement favorable, ils notent que la production de mangues est, cette année, légèrement inférieure à celle des années précédentes à Ngazidja. En revanche, la diversité des cultures est au rendez-vous.
La famille a investi dans la plantation de plus d’une cinquantaine d’ananas, des dizaines de papayers, de fruits de la passion, de corossoliers et de nombreux bananiers, avec l’ambition de garantir des revenus sur le long terme.
Ayant appris très tôt la transformation des fruits au sein de sa famille en France, la responsable du projet maîtrise la confection de confitures, conserves, sirops et glaces. Selon elle, la conservation est un enjeu central : le séchage solaire, notamment, représente une solution prometteuse pour valoriser les mangues.
« Maîtriser la conservation, c’est augmenter la marge sur le produit », explique-t-elle, tout en soulignant les difficultés rencontrées, notamment l’accès aux bocaux et contenants garantissant une bonne étanchéité.
Au-delà de l’aspect économique, cette démarche participe aussi à l’autonomie alimentaire de la famille. Les fruits sont consommés frais, transformés ou utilisés pour nourrir les poules et les canards, limitant ainsi presque totalement les pertes.
Une filière peu structurée
Le gaspillage observé dans tout le pays pendant cette saison des fruits s’explique en grande partie par la faible structuration de la filière fruits. Les producteurs travaillent souvent de manière isolée, sans coopératives fonctionnelles, sans unités de transformation ni solutions adaptées de conservation.
Pourtant, les possibilités sont nombreuses : séchage, confitures, jus, pulpes ou conservation à froid pourraient permettre de prolonger la durée de vie des fruits et d’augmenter leur valeur. Paradoxalement, malgré l’abondance locale, les Comores continuent d’importer des jus et boissons étrangères pour les mariages, cérémonies et festivités.
L’exemple de cette famille franco-comorienne à Ngazidja montre qu’avec un minimum de savoir-faire, d’organisation et de vision, l’abondance peut devenir une opportunité durable. Les Comores disposent d’une biodiversité exceptionnelle, mais celle-ci reste fragile si elle n’est pas accompagnée de structures de transformation, de stockage et de commercialisation.
Les prix bas, le gaspillage et l’absence de débouchés rappellent une réalité essentielle : produire ne suffit pas. Il faut organiser, structurer et accompagner la filière fruitière pour qu’elle bénéficie réellement aux producteurs et à l’économie nationale.
La saison des fruits aux Comores met en lumière un paradoxe récurrent : une richesse naturelle abondante, mais une valorisation économique insuffisante. Entre Anjouan, où les fruits pourrissent faute de débouchés, et Ngazidja, où une initiative familiale montre qu’une autre voie est possible, le constat est clair. L’abondance n’est bénéfique que si elle s’accompagne de savoir-faire, d’organisation et d’une véritable vision de développement.















