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L’amour n’est pas une dette

Mots clés: Edition 541Trending
21 juillet 2025
Temps de lecture : 7 mins
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L’amour n’est pas une dette
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Ngamulelo Wudje wunilele haou wudje wukaye mtrwana ?

L’amour n’est pas une dette. Opinion impopulaire ? Peut-être. Mais nécessaire. Les enfants ne doivent rien à leurs parents, ni à celles et ceux, parents ou non, qui les ont élevés, aimés, soutenus.. Ni obéissance, ni gratitude, ni reconnaissance automatique. Rien, pas même le strict minimum. Logement, nourriture, frais de scolarité ? Cela s’appelle une responsabilité parentale. Pas une faveur. Pas un service. Encore moins une transaction. Cette tribune n’est pas un règlement de comptes. C’est une invitation. Une invitation à penser autrement nos liens familiaux, à aimer sans compter. À élever sans dominer. À transmettre sans écraser. L’amour n’est pas une dette. Et personne, surtout pas un enfant, ne devrait passer sa vie à la rembourser.

Par Abdoul-Malik AHMAD. Docteur en sociologie

Faire un enfant est un choix, du moins dans la plupart des cas. Et ce choix engage. Il implique des devoirs, pas des droits à un retour sur investissement émotionnel. Pourtant, dans bien des familles, on continue d’agir comme si l’amour parental devait être rentabilisé, comme si le simple fait d’élever un enfant devait donner lieu à une dette perpétuelle. Ngamulelo wudje wunilele, est un dicton connu des Comoriens. Il porte une idée noble, celle de la solidarité intergénérationnelle. C’est la même chose avec les injonctions religieuses imposant le soin aux ainés. Mais rapidement de nombreuses familles s’en servent pour culpabiliser et dominer.

Dans les discours parentaux, cette domination prend souvent la forme de rappels culpabilisants : « Je t’ai nourri », « Je t’ai logé », « J’ai payé tes études », « je t’ai fait venir en France », « grâce à moi, tu es né ou venu en France ». Des phrases qui, derrière leur apparente neutralité, traduisent une attente : celle de la reconnaissance, de l’obéissance, voire de la soumission des enfants. Comme si le fait d’avoir assumé ses devoirs de parent donnait droit à un contrôle moral sur la vie de l’enfant, y compris une fois adulte. Ce contrôle fait souffrir psychiquement de nombreux enfants afro-descendants et africains devenus adultes.

Quand l’amour devient un outil de contrôle

Ce glissement du registre du soin parental à celui du contrôle affectif est subtil, mais profond : on passe de l’amour inconditionnel à l’amour conditionné. Conditionné à l’obéissance. À la loyauté. Au silence. À l’argent. L’enfant, devenu adulte, est sommé de se souvenir, de ne pas oublier les sacrifices, d’être reconnaissant. Mais cette gratitude attendue prend souvent la forme d’une soumission affective. Il ne s’agit pas seulement de dire merci : il s’agit de se conformer, de rester à sa place. Il s’agit, dans le contexte comorien, de financer tous les anda dès lors que les parents le demandent.

Cela devient un chantage émotionnel. Un amour qui ne libère pas, mais enferme. Ce phénomène n’est pas marginal. Il est au contraire très courant dans les familles diasporiques, africaines, afro-descendantes, comoriennes y compris. Dans ces familles, la parentalité est souvent marquée par l’épreuve : exil, précarité, pauvreté, isolement. Les sacrifices sont réels. Immenses, même. Traverser les océans, recommencer sa vie à zéro, survivre dans un pays qui ne vous attendait pas. Ces histoires existent, et elles méritent d’être racontées. Mais elles ne doivent pas être instrumentalisées.

La logique de la dette sans limites dans nos familles

Ce que beaucoup de familles transmettent, ce n’est pas uniquement de la mémoire ou des valeurs : c’est une dette. Une dette morale. Une dette qui n’a pas de fin. Une dette qui devient une assignation identitaire qui permet de tirer un profit économique. Le message est clair : « Si tu réussis, c’est grâce à nous. Commence à rendre ». Dans la littérature sociologique, cette logique a été décrite dans de nombreux travaux : c’est la dette infinie. L’enfant devient le porteur d’un projet familial et parental non-dit. Il ou elle incarne la revanche sociale espérée, le « rêve » de promotion sociale, que ce soit par la migration ou dans les traditions, la promesse d’une élévation collective.

Or, cette position assignée empêche souvent l’émancipation individuelle. Ce n’est plus un enfant qui grandit : c’est un agent de réparation, une extension du projet parental, voire un instrument de rédemption. Aucun enfant ne devrait être autant instrumentalisé. On le soumet.

Du sacrifice à l’injonction sacrificielle

La rhétorique du sacrifice parental fonctionne ainsi comme un double lien : elle interdit de critiquer, et elle oblige à réussir. En s’appuyant sur la souffrance passée, elle impose un devoir d’adhésion totale. C’est un chantage au sacrifice. L’abnégation réelle ou proclamée des parents permet d’exiger un retour affectif ou matériel. La psychologue Susan Forward a analysé ce type de dynamique dans son ouvrage majeur Emotional Blackmail (1997), où elle montre comment des personnes proches comme des parents ou des figures d’autorité utilisent leur connaissance intime de nos vulnérabilités pour obtenir notre conformité. En invoquant la peur, l’obligation ou la culpabilité (FOG : Fear, Obligation, Guilt), ils instaurent une dette émotionnelle permanente. Dans le contexte familial, cela signifie que le sacrifice parental n’est plus simplement une expérience à transmettre ou à honorer : il devient une arme morale, un outil de contrôle affectif difficile à questionner sans être accusé d’ingratitude ou de trahison.

Dans certaines familles, cela se traduit concrètement par une obligation de rester proche, de ne pas partir, de ne pas s’éloigner même symboliquement. Choisir une autre voie professionnelle, s’installer ailleurs, penser autrement, se marier en dehors du village ou du pays, couper le cordon : tout cela peut être perçu comme une trahison.

Mais soyons clairs : ce n’est pas là une preuve d’amour. C’est un rapport de domination. Elle est d’autant plus nocive qu’elle s’appuie sur des affects positifs, comme la famille, la mémoire, le lien de sang, l’entraide, pour imposer une forme d’emprise. Là où les enfants sont censés recevoir du soin, ils deviennent ceux qui doivent protéger, soulager ou réparer leurs parents. Cette inversion est au cœur du concept de parentification, bien documenté en psychologie familiale, qui désigne les situations où les enfants endossent des responsabilités affectives ou matérielles qui ne sont pas de leur âge (Jurkovic, 1997).

Dans ce contexte, l’enfant n’est plus un être en devenir. Il devient un garant. D’un honneur. D’une lignée. D’un récit familial héroïque qu’il ne peut questionner, une fois adulte, sans être incriminé pour ingratitude.

Mais cette parentification ne disparaît pas avec l’âge. Elle s’installe, s’intériorise, devient une seconde peau. Une fois adulte, l’enfant continue bien souvent d’occuper ce rôle de soutien moral ou de réassurance identitaire pour ses parents. Il ou elle devient l’oreille, le pilier, le vecteur des ambitions ou des blessures non cicatrisées d’une génération précédente. Ce prolongement dans le temps, peu abordé dans les discours publics, est pourtant fondamental. Car il fige l’adulte dans un rôle d’enfant obéissant, empêché d’exister pour lui-même. La parentification devient alors une façon d’être, un cadre relationnel contraint où aimer signifie encore et toujours devoir, devoir être là, devoir répondre, devoir réparer, devoir oublier ses rêves pour faire plaisir aux parents, devoir s’oublier. Nombreuses sont les personnes dans cette situation et qui en souffrent dans le silence. Certains responsables politiques, notamment comoriens, ont parfaitement compris cette logique de la dette infinie. Ils s’en servent pour asseoir leur pouvoir, en jouant sur ce sentiment d’obligation façonné dans les liens familiaux. Ils se positionnent comme des figures parentales ou communautaires bienveillantes et n’hésitent pas à mobiliser cette redevabilité émotionnelle pour exiger loyauté, silence ou soutien inconditionnel. Ce chantage affectif infantilisant prend sa source dans la famille, mais il déborde largement pour devenir un levier redoutable du pouvoir politique. Il suffit d’observer les soutiens des dictatures dans les pays africains comme aux Comores.

Pour un amour libéré de la culpabilisation

Ce que je propose ici, ce n’est pas de mépriser les sacrifices parentaux ni de refuser toute entraide. C’est de refuser que ces sacrifices deviennent des armes émotionnelles.

Il faut pouvoir honorer sans s’agenouiller. Aimer sans se soumettre. S’entraider sans s’enchaîner.

Rompre avec cette logique, ce n’est pas renier ses origines. C’est s’autoriser à exister par soi-même. C’est reconnaître que l’amour n’a pas à être une prison, et que les parents, s’ils veulent vraiment le bonheur de leurs enfants, doivent leur offrir autre chose qu’une vie de redevabilité.  Ce que les enfants méritent, ce n’est pas une facture déguisée en tendresse. C’est un amour qui libère.

Je le sais : ce discours va à contre-courant de l’idéologie du devoir filial. Il heurte des sensibilités. Dans beaucoup de sociétés, l’autorité parentale est tellement sacralisée qu’il est intouchable. Le respect filial est présenté comme le ciment des familles, le garant de la stabilité sociale. Mais cette sacralisation est parfois un piège. Elle empêche de penser les rapports de domination à l’intérieur de l’espace familial. Or, comme l’a écrit Bell Hooks (2001), la famille n’est pas en dehors des rapports de domination : elle peut en être un des lieux les plus violents, précisément parce qu’elle est protégée par l’idéologie de l’amour. Mais, elle dit aussi que le véritable amour est un acte politique de liberté qui ne se confond pas avec la domination.

Ce n’est pas manquer de respect que de critiquer ce qui nous fait mal. Ce n’est pas renier sa famille que de vouloir vivre autrement. C’est ouvrir un espace pour des relations plus libres, plus égalitaires, plus justes.

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