Aux Comores, les libertés d’expression et d’opinion semblent aujourd’hui gravement menacées. La situation actuelle rappelle à beaucoup de nos compatriotes l’une des périodes les plus sombres de notre histoire politique, une époque durant laquelle toute personne qui s’intéressait à la gestion de la chose publique ou qui osait exprimer une opinion divergente s’exposait à la répression, à l’emprisonnement, à la torture, voire à la mort.
Par Abdourahim Bacari
Entre 1978 et 1989, après le retour au pouvoir d’Ahmed Abdallah Abderemane avec l’appui de mercenaires chargés d’assurer sa sécurité et celle de son régime, de nombreux Comoriens ont payé de leur liberté, et parfois de leur vie, leur opposition politique. Des militaires tels que Gaya, Ali Andil ou encore Boinaid ont été assassinés dans des circonstances qui demeurent gravées dans la mémoire collective. Leur tort était de s’opposer à un système de gouvernance et à certaines pratiques militaires qu’ils estimaient contraires aux intérêts supérieurs de la nation.

De nombreux responsables politiques ont également connu la prison pour leurs convictions. Parmi eux figurent Moustoifa Saïd Cheikh, Idrisse Mohamed, Abdou Madi et Abdou Souefou, pour ne citer que ceux-là. Tous étaient membres du Front Démocratique (FD) et tous ont subi la répression pour avoir contesté un régime qui ne laissait que très peu de place à l’expression de la contradiction politique. À cette époque, les fonctionnaires n’avaient pratiquement aucun droit de manifester ou de revendiquer l’amélioration de leurs conditions de travail. Toute contestation était assimilée à une menace contre le pouvoir.
Avec le départ des mercenaires en 1990, beaucoup de Comoriens pensaient que cette page douloureuse de notre histoire était définitivement tournée. L’espoir était alors permis de voir émerger un État davantage respectueux des libertés fondamentales, où les divergences d’opinions seraient considérées comme une richesse démocratique plutôt que comme un danger à éliminer. Peu de citoyens imaginaient alors un retour à des pratiques autoritaires susceptibles de réduire au silence ceux qui souhaiteraient simplement exprimer leur opinion sur la gestion du pays.
Pourtant, depuis le retour d’Azali Assoumani au pouvoir en 2016, nous assistons à une résurgence de ces méthodes d’un autre temps. Selon ses détracteurs, le régime actuel gouverne dans une logique de concentration du pouvoir, où la contradiction politique est perçue comme une menace plutôt que comme un élément normal du débat démocratique.
Ceux qui ont connu les années Ahmed Abdallah affirment retrouver aujourd’hui des pratiques similaires : arrestations d’opposants politiques, poursuites judiciaires visant des voix critiques, accusations de tortures et de mauvais traitements dans certains lieux de détention, ainsi que des affaires liées à des décès de militaires dans les camps de Kandani à Ngazidja et de Sangani à Anjouan. Pour beaucoup, la différence majeure réside dans le fait que ces actes ne seraient plus le fait d’acteurs étrangers, mais de Comoriens eux-mêmes.
Dans ce contexte, de nombreux citoyens ont le sentiment que la liberté d’expression se réduit progressivement. Critiquer l’action gouvernementale, dénoncer des dysfonctionnements ou proposer une autre vision politique devient, selon eux, un exercice risqué. Les journalistes eux-mêmes semblent exercer leur profession dans un climat de pression et d’inquiétude. Plusieurs sujets considérés comme sensibles seraient évités par crainte de représailles, ce qui limite le rôle essentiel de la presse dans toute démocratie.
Lorsqu’un journaliste ou un média ose aborder certaines affaires jugées embarrassantes pour le pouvoir, la réponse est souvent présentée sous l’angle de la diffamation. Pourtant, les accusations de mensonge ne sont pas toujours accompagnées de démonstrations convaincantes permettant d’infirmer les informations diffusées.
L’affaire de l’ancien président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi constitue à cet égard un exemple souvent cité par les défenseurs des libertés publiques. Ce dossier demeure un sujet sensible dont l’évocation expose rapidement les journalistes ou les commentateurs à des difficultés judiciaires ou administratives. Quelles que soient les opinions que l’on puisse avoir sur cette affaire, beaucoup considèrent que le débat public devrait pouvoir s’exercer librement sans intimidation.
D’autres événements ont également marqué l’opinion publique. On se souvient notamment de la mobilisation de nombreuses mères venues de toute l’île de Ngazidja afin de dénoncer les assassinats particulièrement violents de jeunes femmes. Cette manifestation, qui visait à exprimer la douleur et la colère de la population face à l’insécurité, n’a finalement pas pu se dérouler comme prévu. Pour de nombreux citoyens, cet épisode illustre les limites imposées à l’expression collective des préoccupations populaires.
Ainsi, aux yeux de nombreux Comoriens, la liberté d’expression et d’opinion traverse aujourd’hui une crise profonde. Une démocratie ne se mesure pas seulement à l’organisation d’élections, mais également à sa capacité à protéger le droit de chacun à parler, à critiquer, à proposer et à contester sans crainte de représailles.
Dans ce contexte, certains s’interrogent également sur le silence de plusieurs institutions censées veiller au respect des droits fondamentaux. Parmi elles figure l’institution présidée par Madame Sittou Raghada Mohamed, dont la mission est précisément de défendre les droits de l’Homme lorsqu’ils sont menacés ou bafoués. Pour ses détracteurs, son absence de prise de position sur plusieurs affaires sensibles contribue à renforcer le sentiment d’abandon ressenti par une partie de la population.
L’avenir démocratique des Comores dépend pourtant de la capacité de ses institutions à garantir à tous les citoyens, sans distinction d’opinion politique, le droit fondamental de s’exprimer librement. Car lorsqu’un peuple perd sa liberté de parole, c’est toute la démocratie qui s’affaiblit.















