Lors d’une visite au lycée Saïd Mohamed Cheikh de Moroni, le 8 juin, le ministre de l’Éducation nationale, Bacar Mvoulana, a évoqué l’article 6 de la loi d’apprentissage de 2020 pour rappeler que l’âge minimum d’entrée en 6e est de 11 ans. Sans note écrite et après la collecte des dossiers, cette annonce met les écoles face à un choix : appliquer la loi ou accepter des élèves de neuf ans formés selon le parcours actuel.
Par Fatouma Ali Saïd
Les centaines de dossiers d’entrée en 6e qui ont déjà été collectés dans les établissements de Moroni risquent le recalage à quelques semaines du concours. Le 8 juin, lors d’une cérémonie officielle au Lycée Saïd Mohamed Cheikh, le ministre de l’Éducation nationale, Bacar Mvoulana, a rappelé que l’article 6 de la loi d’apprentissage de 2020 fixe l’âge minimum à onze ans pour se présenter à l’examen d’entrée en 6e. Aucune note de service, aucun communiqué écrit n’a suivi cette déclaration. Or, les écoles publiques et privées avaient déjà réceptionné des dossiers et, dans plusieurs cas, préparé les listes des candidats.

Ce décalage entre la parole du ministre et le calendrier scolaire plonge les directeurs d’établissement dans une situation délicate. Appliquer immédiatement l’article 6 revient à refuser des enfants dont les familles ont déposé les dossiers en bonne et due forme. Ne pas l’appliquer revient à ignorer une disposition légale rappelée par le ministre lui-même. Chacun attend une précision qui ne vient pas.
Une contradiction née du fonctionnement réel du primaire comorien
La difficulté ne vient pas seulement du timing. Elle tient au fonctionnement du système éducatif aux Comores, tel qu’il est pratiqué depuis des années. Youssouf Saïd, instituteur du primaire dans le privé, décrit le décalage point par point. « Dans notre pays, la grande section est considérée comme le CP. Les enfants apprennent dans des livres de CP en grande section. Donc, à la sortie de la maternelle, ils vont directement en CE1 dans plusieurs écoles privées, notamment celle dans laquelle j’enseigne. Beaucoup d’enfants entrent même à deux ans en maternelle. S’ils passent en CE1 à six ans, ils n’auront que neuf ans au concours d’entrée en 6e. Comment demander dix ans minimum, quand le parcours officiel amène l’enfant devant le concours d’entrée en 6e à neuf ans ?”
L’enseignant ne conteste pas le principe de fixer un âge minimum. Il met en garde contre l’application immédiate d’une règle qui heurte l’organisation en vigueur. « Cette année, ce n’est pas faisable. Les dossiers sont déjà collectés. », tranche-t-il. Pour lui, le problème doit être traité en amont, en ajustant soit le parcours scolaire, soit l’âge légal, soit les modalités de dérogation, mais pas en plein milieu de la procédure d’inscription.
Les chefs d’établissement attendent une instance qui n’existe pas
Le directeur général de l’établissement privé Ibn Khaldoum, Ali Omar, confirme que la question de l’âge est connue des responsables d’école. « Cette année tous nos élèves ont entre 10 et 11 ans. C’est l’âge visé par le ministre de l’Éducation nationale », explique-t-il. Mais il reste prudent pour la rentrée suivante : « Pour l’année prochaine, nous n’avons pas encore vérifié ».
Son principal reproche porte sur l’absence de cadre institutionnel. « Normalement, c’est l’instance chargée de cela qui devrait prendre toutes ces mesures, les discuter et nous les communiquer. Or, nous n’avons jamais entendu parler de cette instance. », déclare Ali Omar, directeur général de l’école privée Ibn Khaldoum.
Entre la lettre de la loi et le mérite de l’élève
Me Fahardine Mohamed Abdoulwahab, avocat, rappelle le principe juridique de base : « Si la loi d’apprentissage fixe un âge, on doit le suivre. » Mais il introduit immédiatement une nuance liée à la réalité scolaire : « Toutefois, si l’enfant possède une intelligence supérieure qui lui permet de passer l’examen à dix ans ou moins, je ne vois pas pourquoi le priver. Sachant, dans notre pays, on suit beaucoup la loi française, et cette dernière arrive souvent à laisser passer des enfants de 15 ans à l’examen de baccalauréat. »
Cette position rejoint une exception prévue par le ministre lui-même. Selon les propos rapportés par plusieurs participants à la cérémonie du 8 juin, Bacar Mvoulana aurait indiqué que « si un élève possède des capacités intellectuelles importantes, l’établissement scolaire doit avertir le ministre de l’Éducation nationale à temps ». Cette clause ouvre une porte, mais elle suppose que les écoles identifient les cas concernés, montent un dossier, et obtiennent une réponse avant la date du concours. Là encore, le délai pose problème.
La colère des parents face aux contradictions
Du côté des familles, l’incompréhension est vive. Une mère dont le fils a sauté la classe de CE2 ne cache pas son exaspération : « Ne gâchez pas l’opportunité de l’enfant. On nous dit de pousser nos enfants à l’excellence, et quand ils y arrivent, on leur ferme la porte », se plaint Mouznat Ali Saïd. Pour elle, il serait nécessaire de laisser les enfants poursuivre leurs études au lieu de les pénaliser et les décourager.
Ce témoignage reflète un sentiment partagé par de nombreux parents qui ont encouragé leurs enfants à travailler, à sauter une classe quand le niveau le permettait, et qui se retrouvent aujourd’hui confrontés à un obstacle administratif.
Jusqu’à cette année, la règle tacite était claire : un élève de dix ans avec un bon niveau pouvait passer l’entrée en 6e. Cette pratique, connue des inspections, des directions d’école et des parents, n’a jamais fait l’objet d’une sanction. Le rappel oral de l’article 6 de la loi d’apprentissage de 2020 intervient donc après la clôture des dépôts de dossiers, sans période de transition, sans campagne d’information préalable.
Le résultat est un flou qui touche aussi bien les établissements publics que privés. Refuser un élève de neuf ans le passage de l’examen de 6e revient à lui faire perdre une année alors qu’il a suivi le cursus tel qu’il est organisé. Accepter l’élève revient à s’exposer à un désaveu si un contrôle ultérieur s’appuie sur l’article 6.
Faut-il privilégier l’application stricte de l’article 6 de la loi d’apprentissage de 2020, quitte à faire redoubler des élèves jugés prêts, ou faut-il adapter la règle à la réalité du système éducatif comorien pour ne pas pénaliser le mérite des enfants ?














