Les deux premiers romans de Mohamed Toihiri traitent de sujets graves tels que le pouvoir révolutionnaire ou celui des mercenaires. Mais ils abordent également des sujets beaucoup plus légers, mais provocateurs (pour un lectorat comorien des années 1980 et 1990) tels que l’alcool, la drogue et le sexe.
Par Nassurdine Ali Mhoumadi, Docteur ès Lettres et Arts
Drogue

La drogue est discrètement présente dans La République des Imberbes et complètement absente dans Le Kafir du Karthala. Ainsi, le lecteur apprend-il tout juste dansle premier roman que Guigoz, étudiant à Paris, s’essaie à différentes drogues et stupéfiants et que, devenu président, en consomme avec ses collaborateurs pendant les séances de travail : « […] le D.R.P. [le Directoire Révolutionnaire Provisoire] était réuni à la Présidence. […] Chacun avait aussi devant lui une cigarette roulée étrangement » (p. 53-54).
Alcool
L’alcool coule en revanche à flots dans La République ! Le lecteur sait dès le début de l’ouvrage que Guigoz était ivre lorsqu’il s’est fait arrêter par les mercenaires qui ont fait tomber son régime : « Sur le coup, Guigoz, le sang imbibé d’alcool, fantasque, ne réalisa pas ce qui lui arrivait » (p. 22). Faut-il s’en étonner ? Dès ses années parisiennes, « Il s’habitua au scotch, au vin, à la bière et même à l’armagnac » (p. 30). D’ailleurs, les membres de son gouvernement consomment du whisky avec lui pendant les réunions de travail : « Quatre bouteilles de scotch de la meilleure qualité et un seau de glaçons trônaient au milieu de la table ovale. Un verre en cristal était placé devant chaque assistant intimidé » (p. 53-54). Le narrateur fait même remarquer que le pouvoir prétexte souvent des réunions de travail pour organiser des fêtes très alcoolisées : « Ces filles et ces fils de musulmans faisaient d’étranges libations rappelant les fêtes hellènes […] » (p. 112). Il semble même que Rawaz convoite le poste de ministre des Affaires étrangères, entre autres raisons, pour pouvoir boire sereinement à l’étranger : « Surtout je profiterai de ces déplacements à l’extérieur pour boire à loisir, loin de ce pays-couvent » (p. 42).
L’alcool coule énormément aussi dans Le Kafir. Mazamba, dans un diner avec Aubéri (qui deviendra son amante) à Anjouan, prend du vin blanc pour accompagner sa langouste (p. 39). Lors d’un voyage en Afrique du Sud avec elle, il commande, dans l’avion, une grande bouteille de champagne (p. 122). Les deux amoureux, dans un moment de complicité chez Aubéri, boivent du whisky (p. 156-157).
Mais c’est surtout dans les diners que l’alcool inonde les tables. Aubéri – eh oui encore elle !) –, dans un diner mondain, boit du champagne alors que certains membres du gouvernement ingurgitent du whisky tout en essayant, piteusement, de le dissimuler (p. 16). Boisson qui désinhibe, au demeurant, certains consommateurs qui se sont mis à donner un spectacle hilarant aux invités : « Brusquement un attroupement se fit autour de la piste. Il s’y trouvait deux hommes […] Monsieur le professeur se tenait à gauche de la piste, un verre presque plein de Haut-Brion sur la tête. Droit. Monsieur le directeur, face à l’autre, jambes cambrées, veste tombée, un verre rempli de vodka en équilibre sur des cheveux grisonnants, souriait. La musique lança un kwassa-kwassa. Le professeur avança le pied gauche ; le directeur bomba le torse ; les verres ne tombèrent pas ; la foule goguenarde applaudit » (p. 17).
L’alcool est servi abondamment aussi dans une réception raffinée offerte par le Rotary-club. Comme toujours, la bourgeoisie comorienne profite de ces rares moments d’entre-soi pour boire à satiété, mais tout en évitant, bien entendu, d’être repérée : « Quant au vin de table, on tendait son verre à une vitesse vertigineuse à son voisin européen pour que le voisin comorien susceptible de colporter la rumeur de votre ivrognerie n’ait pas le temps de voir […] » (p. 242).
Non loin de là, et presque simultanément, au Coelacanthe-Amani, un autre diner très distingué est offert par le ministre de la Sécurité Idi Wa Mazamba à la Garde présidentielle composée essentiellement d’Occidentaux. Un repas au menu très original et fort bien arrosé d’ailleurs puisque la réception a commencé avec un apéritif auquel a succédé un vin de table lui-même suivi d’un digestif : « en apéritif on servit une liqueur 1980, venu de Cosme-Begaar dans les Landes, en entrée des langoustes arrosées d’un petit blanc, en premier plat, du riz Basmati au matapa à la viande de hérisson, accompagné d’un château Montlavedan 1981 cultivé à Pessac, avec du rougaille ; le deuxième plat […] fut des sagots avec de la chair de chauve-souris. En final, il y eut de la salade de Mawéni et un dessert de papaye de Patsy […] le Ministre comorien fit venir comme pousse-rapière une bouteille d’Armagnac 1975 venue directement de Mauléon d’Armagnac […] » (p. 244-245).
Sexe
Le lecteur découvre dès le début du roman que Guigoz aime les femmes (p. 22), mais ne s’interdit aucunement des expériences homosexuelles pendant son séjour parisien (p. 30) au cours duquel il s’initie au demeurant aux partouses (p. 30) qu’il continue une fois rentré aux Comores puisqu’il a été recueilli au cours d’une orgie par les mercenaires qui l’ont destitué : « Cinq personnes s’y trouvaient : un Blanc vautré dans un fauteuil en faux cuir […] sur ses genoux se trouvait une gazelle nue, […] Le chef de l’État, lui, affalé dans un sofa, avait de chaque côté une fille assise dans une position impudique. Les filles entièrement nues, les cuisses avantageusement ouvertes, offraient leur joyau lubrifié aux lubriques doigts présidentiels » (p. 22).
Quant à Rawaz – eh oui toujours lui ! –, plusieurs raisons le motivent à s’emparer du portefeuille chargé de la diplomatie du pays parmi lesquelles pouvoir accéder à des femmes facilement, et surtout, aux filles mineures (p. 42).
Mais ce n’est pas seulement le sommet du pouvoir révolutionnaire qui s’intéresse au sexe. Sa base s’y met également qui prétexte des réunions de travail pour organiser des fêtes sexuelles (p. 112). Il semble même que la police maritime révolutionnaire viole les femmes qui tentent de fuir le régime avant de les tuer (p. 203).
Il serait illusoire de croire que le sexe attire seulement les serviteurs du pouvoir. Shandrabo, un sorcier redouté et respecté, manifeste une forte attirance pour Mma Said qui, à l’inverse, n’éprouve pour lui que dégoût si bien qu’elle réussit à repousser la tentative de viol dont elle a failli être victime (p. 72-73). Haïdar et Yasmine, deux tourtereaux, se sont lancés dans des préliminaires interrompus par leur ami asiatique Heng (p. 211-212).
C’est incontestablement Le Kafir qui offre les scènes sexuelles les plus audacieuses. On peut citer notamment la scène des ébats sexuels d’Aubéri et Mazamba commis dans une église en Afrique du Sud. Le narrateur a pris vraiment un malin plaisir à n’épargner aucun détail aux lecteurs : « Elle releva la tête du Comorien et la mit à la hauteur de sa poitrine. Alors il défit les trois boutons de la robe. Il découvrit deux petites mangues. Il se mit à les grignoter. Elle poussa un gémissement. Mazamba tâta, toucha, croqua, fureta, but. Ils proférèrent des insanités, profanèrent, diffamèrent et blasphémèrent avec tendresse. Ils inondèrent de leur tendre communion ce banc rugueux. La jeune femme crut voir un des douze apôtres indigné froncer les sourcils. » (p. 140).
L’autre scène érotique offerte par Le Kafir concerne Issa et Marie-Ame. Sauf qu’ici, il s’agit tout simplement d’une magnifique simulation magnifiquement interprétée par la jeune femme en vue, d’une part, de se montrer vierge au cours de ce qui était sensé être son premier rapport sexuel et, d’autre part, d’extorquer du même coup le maximum d’argent à son mari Issa (petit fonctionnaire au ministère des Finances) : « Mais la jeune fille se fit prier. Affolé, ayant perdu la tête, Issa fonça, trouva de la résistance, ahana, se cabra et se tendit avec violence. Blessure… Le cri de douleur que poussa la jeune fille remplit de joie le cœur mâle d’Issa, soulagea la mère de l’épousée […] Marie-Ame continuait à souffrir […] Les pleurs de cette dernière devinrent gémissements. Peu à peu elle se plut dans son rôle de gousse de vanille bien fendue, exhalant son parfum. Alors il la gogotta avec violence. Et elle, elle le totocha sourdement. Il ahana son plaisir dans plaie qu’il croyait lui avoir faite à l’instant » (p. 167-168).
La République des Imberbes et Le Kafir du Karthala restent non seulement provocateurs politiquement, mais aussi socialement en abordant des sujets subversifs tels que la drogue, l’alcool et le sexe. On peut néanmoins imaginer que les premiers lecteurs de ces romans, issus essentiellement de la petite bourgeoisie comorienne, ont déjà connu sinon tous ces sujets du moins un des trois (tout au moins discrètement !), ce qui explique, fort probablement, pourquoi ils n’ont été ni choqués ni scandalisés par ces thèmes, à bien des égards, anticonformistes !















