Président du parti Comores Alternatives, parti d’opposition, Saïd Ahmed Saïd Abdillah réagit à l’actualité politique des Comores.
Propos recueillis par MiB
Masiwa – Quelles sont les idées portées par votre parti Comores Alternatives ?

Saïd Ahmed Saïd Abdillah (SASA) – Permettez-moi tout d’abord de vous remercier, ainsi que l’ensemble de l’équipe de votre journal.
Le parti Comores Alternatives s’est fixé pour objectif prioritaire de parachever l’indépendance des Comores, notamment à travers deux axes fondamentaux : la mise en place d’une monnaie nationale et le retour de Mayotte aux côtés de ses îles sœurs.
S’agissant de la monnaie, malgré l’indépendance unilatérale proclamée le 6 juillet 1975, les Comores vivent toujours sous un vestige colonial de domination monétaire : le franc CFA. Nous voulons doter notre pays d’une monnaie nationale et d’une banque centrale comorienne digne de ce nom.
Beaucoup de Comoriens ignorent peut-être que la monnaie fait partie intégrante de la souveraineté nationale. Celui qui maîtrise la monnaie (moyen d’échange, de réserve, d’unité de compte et instrument de politique monétaire) contrôle le pays.
La monnaie est l’oxygène d’une nation. Sans sa maîtrise, aucun développement n’est possible. Vouloir se développer sans souveraineté monétaire, c’est comme vouloir traverser l’océan à pied.
L’un des facteurs majeurs de notre sous-développement est précisément l’absence d’une politique monétaire adaptée à notre économie nationale. Si nous sommes toujours enfermés dans ce système, la responsabilité incombe avant tout à nos dirigeants politiques, dépourvus de vision économique et de patriotisme, et non à la France.
Plusieurs pays ont quitté la zone franc CFA tout en conservant de bonnes relations diplomatiques avec la France. Le Maroc en est un exemple. Nos malheurs, notre pauvreté, sont d’abord le fait de dirigeants qui préfèrent courber l’échine dans l’espoir d’obtenir des faveurs, plutôt que d’imposer une vision au service de leur peuple. Je prends l’exemple du fonctionnement de la Banque centrale dite des Comores, qui n’a aucun équivalent dans la région de l’océan Indien ni en Afrique de l’Est. Comment comprendre qu’une banque centrale collecte les devises et l’or de son pays pour les envoyer en France via Mayotte ?
Les devises sont la richesse de notre pays : nous exportons, nous attirons des touristes, notre diaspora envoie de l’argent. Pourtant, ces devises sont renvoyées en France sous le contrôle, et parfois avec la complaisance, de cadres comoriens très diplômés travaillant au sein de ladite Banque centrale. Les accords de coopération prévoient que 65 % des devises soient transférées, contre 100 % auparavant. Un jour, à Moroni, un cadre de cette institution m’a même affirmé envoyer 100 % de nos devises en France. Jusqu’à quand ce système perdurera-t-il ?
Lorsque viendra le moment de juger le régime dictatorial d’Azali Assoumani, il faudra également juger ceux qui ont favorisé la spoliation économique de notre pays.
Nous insistons sur la question monétaire parce que nous misons avant tout sur la politique économique pour stabiliser le pays. La maîtrise monétaire permettra la création et le financement des petites et moyennes entreprises, moteur du développement. Depuis plus de cinquante ans d’indépendance, l’économie comorienne est privée de cet outil essentiel. Nous militons aussi pour une administration décentralisée dans nos villes et villages et la mise en place des institutions indépendantes au service du peuple comorien, et non d’un clan. La lutte contre le chômage des jeunes, l’éducation nationale, la santé du peuple comorien font partie des idées motrices de notre parti politique.
Concernant Mayotte, certains pensent que l’île est perdue à jamais. C’est faux. Même la France n’en veut pas réellement, à l’exception de certains courants colonialistes et d’intérêts liés aux ressources naturelles.
Si Mayotte est toujours sous administration française, la responsabilité incombe en grande partie aux dirigeants comoriens, notamment au colonel Azali Assoumani, qui a ignoré l’opportunité offerte par le président français de supprimer le visa d’entrée à Mayotte au début de son mandat. Mayotte ne sera jamais perdue. Elle reviendra un jour aux Comores par une voie concertée et pacifique. Il est urgent de convaincre nos frères et sœurs mahorais que rien n’est irrémédiable, surtout à l’heure où les convoitises autour des hydrocarbures et des rivalités géopolitiques s’intensifient.
La France pousse les élites formées par des Comoriens de Mayotte à nouer des relations avec les pays voisins afin de leur montrer la voie de l’indépendance sous son contrôle et afin d’éviter la lourde charge d’un département. Elle se dit qu’un statut d’autonomie interne comme jadis ou d’indépendance de factice lui conviendra à moindres frais. Pourquoi Mayotte noue des relations avec d’autres pays comme Tanzanie, Kenya ou Madagascar, et non l’île de la Réunion, qui a été département avant elle. Ces derniers temps des jeunes comoriens de Mayotte commencent à prendre conscience de leurs erreurs et de la manipulation de l’extrême droite. À nous, Comoriens des autres îles de faire notre preuve en nous débarrassant du régime macabre et dictatorial et développer le pays. Nous sommes à peine deux millions dans l’océan indien et en Afrique de l’Est, alors que nos voisins, la Tanzanie (70 millions d’habitants), le Kenya (55 millions) et la Grande île malgache (presque 40 millions) sont beaucoup plus nombreux. Pour survivre et perpétuer notre culture et notre religion et défendre notre pays, nous devons être ensemble. C’est une nécessité existentielle pour nous.
Masiwa – Quel regard portez-vous sur la gouvernance d’Azali Assoumani depuis 2016 ?
SASA – Azali Assoumani a eu plusieurs opportunités de bien diriger les Comores et, malheureusement, il n’a apporté que malheurs et misères.
Il détient aujourd’hui le record de longévité au pouvoir, mais que retiendront les Comoriens de son règne ? Les assassinats, les emprisonnements politiques, la terreur. Il est, à ce jour, le pire président depuis l’indépendance. Il a dépassé toutes les limites et entraîne le pays dans une impasse dramatique. Il y a des gens dans ce monde qui ne cesseront de nous surprendre de manière très négative, mais le colonel Azali Assoumani a dépassé les limites. Il déteste son pays, son peuple, son clan politique, son village et même sa famille en entrainant les membres vers un suicide collectif.
Masiwa – Pourtant, vous faisiez partie de ceux qui l’ont soutenu après le putsch de 1999 ?
SASA – En 1999, le pays traversait une grave crise séparatiste à Anjouan. Beaucoup pensaient, naïvement, qu’un militaire, chef d’état-major, saurait rétablir l’unité nationale.
Il faut reconnaître que la crise a été résolue par les Accords de Fomboni du 17 février 2001. Mais, Azali Assoumani n’a ni le sens de l’histoire ni la dignité politique. Il n’a obéi qu’à son obsession du pouvoir, détruisant la stabilité qu’il avait contribué à instaurer.
Feu le Premier ministre Abbas Djoussouf avait raison de le qualifier de « petit Bokassa ».
Masiwa – Quelles solutions proposez-vous pour sortir de l’impasse actuelle ?
SASA – Nous aurions souhaité une solution pacifique, mais le régime actuel ferme toutes les voies démocratiques. Le pays est pris en otage par un clan.
Cette situation est dramatique et lourde de conséquences pour l’avenir immédiat des Comores. Chaque chose a un prix et nous risquons de payer très cher pour libérer le pays. Le peuple comorien est conscient de cette réalité. Et que ceux qui se cramponnent derrière le colonel Azali Assoumani ne se fassent pas d’illusion.
Masiwa – Comment mettre fin aux fraudes électorales ?
SASA – Depuis l’indépendance, il n’y a jamais eu de véritables élections libres aux Comores.
Pour y parvenir, il faut bâtir un État, une administration décentralisée et des institutions réellement indépendantes. Le parti Comores Alternatives milite pour une large autonomie des îles et le respect de la tournante, afin d’éviter la confiscation du pouvoir par un clan ou une île.
Masiwa – Quel regard portez-vous sur les gouvernements en exil ?
SASA – Chacun cherche la voie qu’il estime la plus juste pour libérer le pays. Certains ont payé de leur vie, comme Ahmed Abdou dit Fanon, mort en martyr.
Je respecte toutes les démarches, mais ce n’est pas ma voie. C’est une question de conviction personnelle. Il y a des gens qui pensent, peut-être, que la voie dont vous parlez est la meilleure. C’est à eux de voir selon leur expérience et leurs connaissances, mais ce n’est pas ma voie de combat politique. Je n’y suis pas tenté en respectant les choix et les voies optés par les uns et les autres. C’est une question de conviction et de détermination sans aucun compromis possible, surtout pas avec ce régime macabre et dictatorial. Il est vain de faire la prière si on ne croit pas en Dieu et c’est valable en politique. Il n’y a aucun compromis possible avec ce régime dictatorial. Que la paix soit avec ceux qui suivent la bonne voie.















