À Anjouan, l’obtention d’un passeport ou d’une carte d’identité relève du parcours du combattant, un processus kafkaïen dans lequel patience, humiliation et corruption s’entremêlent, sans compter les lourdes charges financières qui s’imposent, l’inégalité et l’esprit séparatiste entretenus par le pouvoir central.
Par Nabil Jaffar
À Anjouan, les citoyens affrontent un mur administratif invisible. Pour obtenir un passeport, le temps d’attente se compte désormais en semaines, parfois en mois, sans qu’aucune explication officielle ne soit donnée. La situation a pris une tournure alarmante : des jeunes se voient contraints d’abandonner leurs projets universitaires, et d’autres perdent des opportunités professionnelles ou médicales à l’étranger.

À l’immigration de Mutsamudu, la rumeur du « passeport express » en 48 heures circule avec insistance. Mais ce privilège a un prix : 10 000 francs comoriens, glissés discrètement à un agent de police. Une somme qui achète non pas un service accéléré, mais un espoir d’échapper au labyrinthe. Ahmed, un autre citoyen, témoigne avoir cédé à ce chantage sans jamais voir la couleur de son passeport. Dans cette confusion, une autre crise s’ajoute : la pénurie d’extraits de naissance biométriques. Ce document essentiel, importé depuis Moroni, arrive à Anjouan au compte-gouttes, nourrissant un marché noir florissant. Pendant ce temps, l’administration ferme les yeux, laissant la corruption prospérer sur le dos d’un peuple déjà exaspéré.
Identité en souffrance : le calvaire des Anjouanais
Pour un Anjouanais, obtenir sa carte d’identité ou son passeport relève d’un cauchemar administratif. Dans une file interminable, hommes, femmes et étudiants patientent des heures sous le soleil, espérant qu’un nom sera enfin appelé. Mais souvent, la réponse reste la même : « Revenez demain ». Ce « demain » sans fin est devenu le symbole d’un système malade, miné par la lenteur et la centralisation du pouvoir. Les témoignages se multiplient. Halima, une mère de famille, raconte : « Je devais partir en Tanzanie pour un rendez-vous médical. Mon passeport reste bloqué depuis six mois. On m’a refusé le visa de sortie. On m’oblige de passer par Moroni pour le renouveler. Mais, même là-bas, rien ne bouge. » Ces récits révèlent une profonde injustice territoriale : à Moroni, certains documents sont traités en quelques jours, tandis qu’à Anjouan, les citoyens attendent des mois dans le silence absolu.
Avoir une pièce d’identité à Anjouan, c’est comme combattre un crocodile à mains nues. Les machines défectueuses, les imprimantes à court d’encre et les connexions internet capricieuses paralysent les services. Pendant ce temps, les passeports dorment dans les tiroirs, attendant qu’un ordre de Moroni les réveille. Cette situation insupportable pousse les Anjouanais dans la colère et le désespoir. Derrière chaque dossier non traité, il y a une vie suspendue : un étudiant bloqué, un malade en détresse, un travailleur sans visa. L’identité, pourtant droit fondamental, est devenue un luxe que seuls les plus patients – ou les plus riches – peuvent s’offrir.
La parole du président n’a pas été respectée
Salim Antoy, aujourd’hui à Madagascar, se souvient de son propre calvaire : « J’ai obtenu mon passeport après cinq jours à Moroni, en activant tous les lobbys possibles. »
Son cas n’est malheureusement pas isolé. Rien n’a changé et tout tend à montrer qu’un Anjouanais vit dans un labyrinthe du marché noir ? « Je me suis déplacé vers Moroni pour mon passeport. Depuis le dernier mardi du mois d’octobre jusqu’à ce vendredi 7 novembre, mais aucune réponse. » Ces mots, lourds de désespoir, viennent de Fahad Abdallah, un jeune bachelier d’Anjouan qui rêve simplement de poursuivre ses études en Tanzanie.
« Pourquoi un document aussi banal devient-il un luxe pour les Anjouanais ? » c’est la question que se posait Salim Antoy. La réponse semble se trouver dans la centralisation excessive de l’administration à Moroni, la capitale, par où tout doit passer, laissant les autres îles dans un état de dépendance et de désarroi. Même le président Azali Assoumani, lors d’un discours en 2023 à Mutsamudu, avait promis que « tous les Anjouanais pourront bientôt obtenir leurs documents de voyage au même rythme que ceux de Moroni ».
Mais cette promesse est restée lettre morte. Aujourd’hui encore, les guichets de Mutsamudu sont vides, et la mafia administrative prospère. Chaque jour, des dizaines de citoyens s’agglutinent devant les bureaux de l’immigration, les bras chargés de formulaires. Certains viennent des villages les plus reculés, d’autres ont vendu leurs biens pour payer le voyage jusqu’à la capitale. Tous repartent avec les mêmes mots : « Revenez demain ». L’espoir devient une habitude, la résignation une norme ? Pendant ce temps, les agents de l’immigration manquent de moyens, de matériel, et souvent de motivation. Certains avouent officieusement que « tout est bloqué à Moroni », d’autres insinuent que les retards arrangent ceux qui profitent du système parallèle. Les dossiers des passeports expirent avant même que les passeports ne soient imprimés, les cartes biométriques se raréfient, et les citoyens deviennent les otages d’une bureaucratie défaillante.
Quand l’identité devient un parcours du combattant
Dans les rues de Mutsamudu, la colère gronde. Les citoyens parlent désormais de « honte nationale ». Certains attendent depuis trois mois pour un simple renouvellement, d’autres ont payé plusieurs fois les frais officiels – sans jamais voir de résultat. Le désespoir pousse certains à s’endetter pour acheter un document au marché noir.
ORTC, la chaine nationale avait d’ailleurs diffusé un reportage sur un père de famille, revenu de Mayotte pour faire des papiers et qui racontait qu’un maire lui avait demandé dix fois la somme normale pour accélérer la procédure. Le père de famille avait payé, mais n’avait pas reçu son document. Ces pratiques illustrent la dérive d’un système dans lequel la corruption est devenue la règle et la transparence, l’exception.
L’extrait de naissance biométrique, censé garantir l’authenticité et la sécurité des données, est aujourd’hui un produit rare, vendu au compte-gouttes dans certaines mairies. Les documents arrivent de Moroni par intermittence, aussitôt détournés ou revendus à prix d’or. Ce monopole administratif nourrit la colère populaire et révèle un profond déséquilibre entre les îles. La centralisation du pouvoir à Moroni appauvrit Anjouan, étouffe ses initiatives locales et alimente un sentiment d’injustice. Les Anjouanais se sentent abandonnés, oubliés, voire punis parce qu’ils réclament l’égalité administrative. Pendant que la capitale et Ngazidja concentrent tout, les autres îles se noient dans la paperasse et la misère bureaucratique.
Au fond, cette crise des passeports dépasse la simple question administrative. Elle symbolise le déséquilibre structurel entre les îles, le manque de respect des droits des citoyens et la faillite d’un État incapable de garantir à son peuple l’accès à des documents d’identité. Pour beaucoup, être Anjouanais, c’est vivre dans un pays où prouver qu’on existe est déjà un combat. Les promesses politiques s’envolent, la corruption s’enracine, et les rêves s’effondrent dans les couloirs d’une administration sans âme. Quand l’État ferme les yeux sur la souffrance de son peuple, ce n’est plus de la lenteur administrative, c’est de la cruauté institutionnalisée.















