Le 17 février occupe une place centrale dans l’histoire politique des Comores. Cette date renvoie à la signature, en 2001 à Fomboni, des accords-cadres qui ont permis de sortir le pays d’une crise séparatiste et institutionnelle profonde, ouverte depuis 1997.
Par AP
Les Accords de Fomboni avaient consacré un compromis national fragile mais nécessaire, fondé sur l’autonomie des îles, l’équilibre institutionnel et la reconnaissance des spécificités insulaires dans le cadre d’un État unitaire préservé.

Plus de vingt ans plus tard, la manière dont cette date est traitée par le pouvoir interroge profondément la cohérence politique et le respect de cet héritage. En 2024, la commémoration du 17 février avait été purement et simplement interdite à l’opposition. En 2026, le même État organise officiellement cette célébration, tout en affichant son intention de modifier la Constitution issue, précisément, des accords de Fomboni.
Une commémoration interdite en 2024
Le 17 février 2024 marquait le 23ᵉ anniversaire des accords de Fomboni. À cette occasion, des partis politiques d’opposition, des acteurs de la société civile et d’anciens protagonistes du processus de réconciliation avaient souhaité organiser une commémoration publique. Leur objectif était de rappeler l’importance historique de ces accords et d’alerter sur leur remise en cause progressive.
Mais cette initiative s’est heurtée à un refus catégorique du pouvoir en place. Par décision du préfet du Centre, toute manifestation publique liée à la commémoration du 17 février a été interdite. Une interdiction qui, officiellement, reposait sur des motifs d’ordre public, mais que beaucoup ont perçue comme un acte politique destiné à faire taire un discours critique.
Cette interdiction a profondément choqué, car elle touchait non pas un simple meeting partisan, mais un événement historique relevant de la mémoire collective. En contraignant l’opposition à commémorer Fomboni dans la discrétion et la clandestinité, le pouvoir donnait déjà le signal d’un rapport problématique à cet héritage.
2025 : la récupération officielle d’une date autrefois censurée
Cette année on observe un changement radical de posture. Le gouvernement comorien annonce l’organisation d’une cérémonie officielle de commémoration du 17 février. Institutions publiques mobilisées, discours officiels, relais médiatiques : la date est désormais présentée comme un symbole de paix, de stabilité et d’unité nationale.
Ce revirement pose question. Comment expliquer que ce qui était jugé inopportun, voire dangereux pour l’ordre public en 2024, devienne soudainement un événement d’intérêt national en 2026 ? Pour de nombreux observateurs, la réponse est politique : la commémoration n’est acceptable qu’à condition d’être contrôlée, cadrée et vidée de toute dimension critique.
Dans son communiqué, le gouvernement insiste sur son attachement aux valeurs de Fomboni, sans toutefois évoquer les débats actuels sur l’avenir institutionnel du pays.
Mais cette déclaration officielle contraste fortement avec les actes posés par le pouvoir ces dernières années.
La réforme constitutionnelle : une remise en cause frontale de Fomboni
Au-delà de la symbolique, c’est sur le terrain institutionnel que la contradiction devient la plus flagrante. Le gouvernement affiche clairement son intention de modifier la Constitution. Or, celle-ci est directement issue des accords de Fomboni, qui avaient consacré l’autonomie des îles, l’équilibre des pouvoirs et une gouvernance fondée sur la concertation.
Pour l’opposition et une partie de la société civile, cette réforme annoncée constitue un véritable reniement des engagements pris en 2001. Modifier unilatéralement la Constitution revient à dénaturer un accord historique négocié dans un contexte de crise nationale majeure. C’est, selon eux, un acte de bafouement politique et moral.
Dès lors, la commémoration officielle du 17 février apparaît comme un exercice de communication, voire de diversion, destiné à masquer une entreprise de démantèlement progressif de l’héritage de Fomboni.
Célébrer Fomboni tout en s’apprêtant à en modifier les fondements institutionnels revient à honorer la forme tout en trahissant le fond. Cette contradiction alimente un profond malaise politique et renforce la méfiance d’une partie de la population à l’égard des intentions réelles du pouvoir.
L’opposition dénonce une hypocrisie d’État
Face à cette situation, l’opposition comorienne a publié un communiqué dénonçant ce qu’elle qualifie d’hypocrisie politique et de manipulation de la mémoire nationale.
Pour l’opposition, il ne s’agit pas seulement d’un débat symbolique, mais d’un enjeu démocratique majeur. La mémoire de Fomboni ne peut être invoquée à des fins de légitimation politique tout en étant trahie dans les faits.
La séquence des années 2024 et 2026 illustre ainsi une gestion sélective de la mémoire nationale. Lorsque l’opposition souhaitait rappeler le sens originel des accords de Fomboni, leur esprit et leur portée politique, elle en a été empêchée. Lorsque le pouvoir décide de célébrer la même date, il le fait dans un cadre strictement institutionnel, maîtrisé et orienté vers un discours unique. Cette asymétrie révèle une conception problématique du pluralisme politique et du débat démocratique.
Plus largement, cette situation pose la question du rapport de l’État comorien à ses engagements historiques. Les accords de Fomboni ont été signés dans un contexte de crise extrême, avec l’appui de médiateurs internationaux et au terme de négociations difficiles. Ils ont permis d’éviter l’éclatement du pays. Les traiter aujourd’hui comme un simple héritage symbolique, modulable selon les besoins politiques du moment, revient à affaiblir la culture du compromis qui en est issue.
Une mémoire nationale à géométrie variable
La mémoire nationale ne saurait être à géométrie variable. Elle ne peut être célébrée lorsqu’elle arrange et censurée lorsqu’elle dérange. Une commémoration authentique du 17 février devrait être l’occasion d’un débat national sincère sur l’état de l’Union, sur le respect des équilibres institutionnels et sur l’avenir du modèle politique issu de Fomboni. Elle devrait aussi permettre d’interroger les dérives, les déséquilibres et les frustrations accumulées au fil des années.
En l’absence de ce débat, la commémoration officielle risque de perdre toute crédibilité. Elle devient un rituel vide, déconnecté des réalités politiques actuelles et des inquiétudes exprimées par une partie de la population. Pire encore, elle peut être perçue comme une tentative de réécriture de l’histoire, où l’accord de Fomboni est célébré non pour ce qu’il a réellement été, mais pour ce que le pouvoir souhaite en faire aujourd’hui.
Commémorer Fomboni implique de respecter son esprit, d’en assumer les contraintes et d’en préserver les acquis institutionnels. À défaut, le 17 février risque de devenir le symbole d’une contradiction politique profonde : celle d’un pouvoir qui célèbre un accord historique tout en s’employant, dans les faits, à en déconstruire les fondements.















