
Médecin formé à Madagascar, premier député des Comores à l’Assemblée nationale française (1945-1961), puis président du Conseil de gouvernement de l’archipel (1962-1970), Saïd Mohamed Cheikh a dominé la vie politique comorienne pendant un quart de siècle. Son effigie orne aujourd’hui nos billets de banque, et son nom continue de susciter le respect, parfois la controverse. Mais que savons-nous vraiment de l’homme derrière le mythe ?
À l’occasion de l’anniversaire de la mort de Saïd Mohamed Cheikh, ce lundi, Younoussa Hassani a lu pour Masiwa la biographie consacrée à cet ancien Président du Conseil de gouvernement des Comores par l’historien Mahmoud Ibrahime.
Par Younoussa Hassani. Étudiant en génie informatique. Fondateur du mensuel Al-Mashawiri et passionné d’histoire

Pour comprendre qui est Saïd Mohamed Cheikh, il faut se plonger dans les travaux de Mahmoud Ibrahime, l’historien qui a consacré près de cinq ans de recherches à cette figure tutélaire. Dans son ouvrage de référence, « Saïd Mohamed Cheikh (1904-1970). Parcours d’un conservateur », il nous offre les clés pour déchiffrer, au-delà des hommages convenus, la complexité d’un homme politique qui a choisi, contre le vent de l’histoire, de bâtir les Comores modernes sans rompre le cordon avec l’ancienne puissance coloniale.
Une absence étonnante
C’est un paradoxe qui mérite d’être souligné : jusqu’au début des années 2000, aucun travail universitaire sérieux n’avait été consacré à celui qui a pourtant incarné, pendant vingt-cinq ans, la vie politique comorienne. Saïd Mohamed Cheikh, le « père de l’autonomie », reposait dans les limbes de la mémoire collective, plus souvent célébré sur le mode hagiographique que véritablement étudié. Les récits familiaux, les discours commémoratifs, les « on-dit » tenaient lieu d’histoire. L’homme politique se dissolvait dans la légende.
C’est pour combler ce vide que Mahmoud Ibrahime, historien comorien formé à l’Université Paris 1 Sorbonne, puis à l’Université Paris 7 Jussieu, entreprend à la fin des années 1990 ce qui deviendra sa thèse de doctorat, soutenue en 2004 avec les félicitations du jury. Son ambition ? Appliquer à un « grand homme » de l’histoire comorienne les méthodes exigeantes de la « nouvelle histoire politique » – celle qui, selon Jacques Le Goff, « sans réduire à une explication sociologique les grands personnages, les éclaire par les structures et les étudie à travers leurs fonctions et leurs rôles ».
Un historien dans son temps
Natif de Moroni, enseignant, Mahmoud Ibrahime n’est pas un universitaire confiné dans sa tour d’ivoire. Fondateur de la revue Tarehi et des Éditions Cœlacanthe, il a multiplié les enquêtes de terrain, recueilli des centaines de témoignages, exploré les archives à Aix-en-Provence, Fontainebleau, Paris, Moroni et Tananarive. Avant de s’attaquer à la biographie de Cheikh, il avait déjà balisé le terrain avec deux études : « L’administration et la colonisation aux Comores (1912-1946) » et « L’émergence d’une élite politique comorienne (1945-1975) ».
C’est donc fort d’une connaissance intime de la période coloniale et des mécanismes de formation des élites que Mahmoud Ibrahime aborde son sujet. Il ne vient pas pour juger ni pour célébrer. Il vient pour comprendre. Et cette posture, radicalement scientifique, fait toute la valeur de son travail.
Le parti pris du « conservateur »
Le titre de l’ouvrage, « Parcours d’un conservateur », a de quoi surprendre. Dans un contexte où l’indépendance était le mot d’ordre des mouvements nationalistes africains, qualifier Cheikh de « conservateur » ne revient-il pas à le ranger du côté des forces de la réaction, du côté de ceux qui ont freiné des quatre fers le mouvement de l’histoire ?
Mahmoud Ibrahime assume pleinement ce choix. Le « conservatisme » de Cheikh n’est pas, à ses yeux, un manque de lucidité ou de courage. C’est une stratégie politique cohérente, profondément ancrée dans son histoire personnelle et dans la structure sociale de l’archipel. Cheikh a vu, enfant, ce que la colonisation avait fait des sultans : dépossédés de leur pouvoir, réduits à solliciter des pensions, humiliés. Il a vu, jeune médecin, ce que l’administration pouvait infliger à ceux qui la défiaient trop ouvertement – lui-même en fit l’expérience amère entre 1933 et 1936. Il en a tiré une conviction : l’émancipation ne peut être que progressive, négociée, construite en étroite association avec la puissance coloniale.
Ce conservatisme, explique l’historien, n’est donc pas un immobilisme. C’est au contraire un projet : bâtir un État comorien doté de tous ses attributs (institutions, assemblée, gouvernement), mais qui resterait dans le giron français, à l’abri des tempêtes. Un projet qui, sur le moment, parut à Cheikh plus réaliste que l’indépendance pure et simple. Un projet que l’histoire, avec le recul, a jugé autrement.
Une enquête au plus près du terrain
Ce qui frappe à la lecture de l’ouvrage, c’est la richesse et la diversité des sources mobilisées. Mahmoud Ibrahime n’a pas seulement compulsé les archives administratives – rapports annuels des administrateurs coloniaux, correspondances des gouverneurs, comptes rendus des assemblées, dossiers personnels des fonctionnaires. Il a aussi mené une véritable enquête de terrain, interrogeant les acteurs encore vivants, se rendant dans les villages, discutant avec les notables, recueillant la mémoire orale.
On le suit à Mitsamihuli, la ville natale de Cheikh, où il s’entretient avec des notables qui se souviennent. On le suit à Mtsangadjou, dans la région du Dimani, où il retrouve les traces de la famille maternelle. On le suit à Paris, à Cagnes-sur-Mer, à Majunga, recueillant les témoignages des anciens ministres, des compagnons, des adversaires. Cette enquête, menée dans des conditions parfois difficiles (la crise politique de 1997-2001 a compliqué ses déplacements à Anjouan et à Mayotte), donne au livre une épaisseur humaine exceptionnelle.
Une mémoire disputée
L’ouvrage s’ouvre sur un épisode révélateur. Quelques mois après la mort de Cheikh, en mars 1970, un jeune ministre, Ali Soilih, ose déclarer en Conseil des ministres que le gouvernement n’a pas vocation à poursuivre la politique des morts. La réaction est immédiate : les ministres cheikhistes, menés par Mohamed Taki, menacent de démissionner ; les députés, élus trois ans plus tôt sur la foi du chef disparu, annoncent une motion de censure. Le souvenir de Cheikh est déjà un enjeu politique, un instrument de pression, un étendard.
Aujourd’hui encore, sa mémoire reste disputée. Pour les uns, il est le héros qui a su se hisser à la hauteur du colonisateur, l’homme d’État visionnaire qui a jeté les bases des Comores modernes. Pour les autres, plus discrets, il incarne le conservatisme d‘une élite notabiliaire qui a freiné l’indépendance et maintenu l’archipel dans la dépendance. Mahmoud Ibrahime, en historien, ne prend pas parti dans ce débat. Mais il en éclaire les ressorts, en montrant comment la mémoire se construit, s’instrumentalise, se dispute.
Ce que ce livre apporte
« Saïd Mohamed Cheikh (1904-1970). Parcours d’un conservateur » est donc bien plus qu’une biographie. C’est une plongée dans les structures profondes de la société comorienne, dans les mécanismes de la domination coloniale, dans les transformations d’une élite politique en formation. C’est une étude de la notabilité, de ses modes de reproduction, de ses stratégies d’adaptation. C’est une réflexion sur le pouvoir, sur ses séductions et ses servitudes.
En suivant le parcours de Cheikh, on découvre comment on devient notable dans la société comorienne du début du XXe siècle : par la naissance, certes, mais aussi par l’éducation, par le mariage, par le service de l’administration. On découvre comment le système colonial, tout en maintenant les colonisés dans une position de subordonnés, a créé les conditions de l’émergence d’une élite politique moderne. On découvre enfin comment cette élite, une fois au pouvoir, a géré l’héritage ambigu de la colonisation, entre fidélité et émancipation.
L’ouvrage, issu d’une thèse universitaire, reste accessible à un public non spécialiste. Mahmoud Ibrahime a su éviter l’écueil du jargon universitaire pour offrir un récit clair, vivant, souvent passionnant. Les notes, nombreuses, ne nuisent pas à la lecture ; elles témoignent de la rigueur du travail sans en alourdir le propos.
C’est donc guidé par les travaux de Mahmoud Ibrahime que nous suivons pas à pas l’itinéraire de cet homme d’exception, de sa naissance à Mitsamihuli en 1904 à sa mort à Moroni en 1970, en passant par ses études à Madagascar, ses années de médecin aux Comores, son long mandat de député à Paris, et sa présidence du gouvernement sous le régime de l’autonomie interne.
Un enfant prédestiné
Tout commence par une histoire qui a des allures de légende, mais que la tradition orale a transmise avec une constance remarquable. À la fin du XIXe siècle, le grand saint de l’archipel, le shaykh Saïd Mohamed bin Shaykh Ahmed, plus connu sous le nom d’Al-Maaruf, est contraint de fuir les persécutions du sultan Saïd Ali. Sur le chemin de l’exil vers Zanzibar, il trouve refuge chez un notable de Mitsamihuli, Soïlihi Boina Haziri. Avant de reprendre la mer, le saint homme fait une prière et annonce que dans cette maison naîtra un enfant qui portera son nom et qui aura une haute destinée : il dirigera un jour le pays.
Lorsqu’en 1904, Yesha Boina Haziri, la sœur de Soïlihi, donne naissance à un fils qu’elle prénomme Saïd Mohamed, la prédiction semble trouver son accomplissement. Mahmoud Ibrahime ne prend pas cette histoire au pied de la lettre, mais il en souligne l’importance : « C’est une explication a posteriori de la réussite de Cheikh. S’il a dirigé les Comores, c’est d’abord grâce karama (miracles) de Saïd Mohamed bin Shaykh, et donc de la volonté de Dieu. » Cette croyance, largement répandue dans la population, a contribué à forger l’aura du personnage et à légitimer son ascension.
Un héritage familial exceptionnel
Au-delà du mythe, Mahmoud Ibrahime reconstitue avec précision les origines familiales de Cheikh. Et ce qu’il découvre est édifiant : jamais sans doute un homme politique comorien n’a bénéficié d’un capital généalogique aussi riche.
Du côté de sa mère, Yesha Boina Haziri, il appartient à une famille influente de Mitsamihuli, une des « villes de pouvoir » de l’île de Ngazidja. L’enquête de l’historien le mène jusqu’au village de Mtsangadjou, dans la région du Dimani, d’où est originaire la famille maternelle. Il y découvre l’existence du clan Mbantsé, venu de la côte est africaine, de l’île de Pate au large du Kenya. Cette origine étrangère, loin d’être un handicap dans la société comorienne, confère un prestige particulier : « l’étranger est une source de richesse dans la mesure où il apporte du nouveau », note l’historien.
Du côté de son père, Cheikh Abdallah Mansoib, la lignée est encore plus prestigieuse. Par son grand-père, il est le cousin du grand saint Al-Maaruf. Par sa grand-mère, il descend directement du sultan Ahmed dit Mwinyi Mkuu. Cheikh porte donc en lui la double légitimité du pouvoir religieux et du pouvoir politique, renforcée par l’appartenance familiale à la confrérie shadhiliyya.
L’occultation de la branche maternelle
Un des apports les plus marquants de l’enquête de Mahmoud Ibrahime est de montrer comment, dans une société matrilinéaire où l’enfant appartient d’abord au clan de sa mère, la mémoire familiale de Cheikh a pourtant privilégié la branche paternelle.
L’historien recueille des témoignages éloquents, comme celui de l’ancien journaliste Saïd Ankile, qui minimise l’origine maternelle (« Sa mère est venue d’un petit village, famille simple ») pour mieux magnifier le père (« Mais son père, c’est quand même un sharif »).
Cette occultation révèle, selon l’historien, « l’importance accordée à l’origine familiale pour accéder à la notabilité ». Elle montre aussi que la construction de la figure du leader a nécessité un travail de sélection mémorielle, privilégiant les ascendances les plus prestigieuses, celles qui relient Cheikh au monde arabo-musulman et à la lignée des sultans.
La formation d’un intellectuel colonial
Cheikh fait partie des premiers Comoriens à bénéficier de l’école occidentale. Après des études coraniques à Mitsamihuli, il entre à l’école publique de la ville, puis rejoint Moroni avant d’être sélectionné, parmi les meilleurs élèves de sa génération, pour poursuivre sa formation à Madagascar.
C’est à l’école de médecine de Tananarive qu’il passe les années décisives de sa jeunesse, de 1921 à 1926. Il y côtoie une élite malgache en pleine ébullition intellectuelle, qui commence à revendiquer plus de droits et de liberté. Mahmoud Ibrahime souligne l’importance de cette période : « Ce qu’il a pu observer à Madagascar lui a fait prendre conscience des intérêts des colonisés, et lui a forgé un certain patriotisme. »
Mais la formation donnée aux colonisés a ses limites. Cheikh n’obtient pas un doctorat en médecine, mais un diplôme de médecin auxiliaire, suffisant pour soigner ses compatriotes, mais pas pour entrer en concurrence avec les médecins métropolitains. L’administration coloniale, note l’historien, « ne souhaite pas que les jeunes issus des pays colonisés aillent plus loin, pour éviter les conflits ».
Les années d’apprentissage (1926-1933)
De retour aux Comores en 1926, Cheikh entame une carrière de médecin qui le mène dans différentes régions de l’archipel : Mitsamihuli, Moroni, Foumbouni dans le Badjini. Partout, il se fait connaître, soigne, écoute, crée des liens. Mahmoud Ibrahime insiste sur cet aspect : « Sa fonction de médecin fait de lui presque l’égal du colonisateur et force le respect d’une population soumise à la pression de celui-ci. »
Mais très vite, le médecin ne se contente pas de soigner. Dans le Badjini, région difficile à administrer où le prince Saïd Houssein conserve une influence considérable, Cheikh commence à s’intéresser aux affaires politiques. Il conseille le chef de canton, intervient dans la gestion locale, et finit par inquiéter l’administration.
La mise au pas (1933-1936)
L’épisode le plus dramatique de cette période est la suspension de Cheikh en 1933. Accusé de se mêler de politique, mais aussi de détournements de médicaments et de matériel, il est exilé à Mohéli, puis suspendu pendant deux ans et demi. Mahmoud Ibrahime analyse cet événement avec une grande finesse.
Il montre que les accusations sont probablement instrumentalisées par une administration qui veut se débarrasser d’un gêneur. Les rapports de l’époque sont éloquents : l’administrateur de la Grande-Comore reproche à Cheikh son « orgueil », sa « fierté », le fait qu’il « s’occupait plus des affaires administratives et juridiques que de ses fonctions de médecin ». Mais, le même administrateur admet que « l’hôpital qui lui est confié est très bien tenu ».
La sanction est sévère : deux ans et demi de mise à l’écart. Pourtant, aucune poursuite judiciaire n’est engagée. L’administration préfère une sanction administrative discrète, qui permet de neutraliser Cheikh sans faire de vagues. Pour l’historien, cette expérience est fondatrice : elle « a rendu l’homme frileux face à l’administration coloniale ». Cheikh a compris de quoi celle-ci était capable. À son retour en grâce en 1936, il devient plus prudent, plus soumis.
Madagascar, terre d’exil et de rencontres (1936-1945)
Les années qui suivent sont celles de la maturation. Exilé à Majunga, à Madagascar, Cheikh poursuit sa carrière de médecin, spécialisé dans le traitement de la lèpre. Il y gagne en expérience, mais surtout, il y tisse des liens précieux.
C’est à Majunga que Cheikh rencontre ceux qui deviendront ses plus fidèles soutiens :
Ahmed Abdallah, le futur président de la République, alors âgé de 21 ans, et Mohamed Djohar, futur chef de l’État lui aussi. Ces relations, nouées dans le creuset de la communauté comorienne de Madagascar, seront déterminantes pour la suite.
En 1940, Cheikh accompagne l’inspecteur Thomas dans une mission à Anjouan, où des troubles ont éclaté à cause des injustices du recrutement pour l’effort de guerre. L’historien montre comment cette mission permet à Cheikh de se poser en médiateur entre l’administration et la population, et de se faire connaître dans une île où il n’avait jusque-là aucune attache.
En avril 1941, Cheikh obtient un congé de trois mois pour rentrer à Mitsamihuli et y célébrer son grand-mariage. Mahmoud Ibrahime ne donne pas de détails sur cet événement, mais il en souligne l’importance. Dans la société comorienne, le grand-mariage est le rite qui consacre l’entrée dans la notabilité. En l’accomplissant, Cheikh ancre définitivement sa position sociale et s’assure une légitimité traditionnelle qui viendra compléter sa légitimité administrative.
La fin de la guerre voit Cheikh incorporé dans le corps des Infirmiers Coloniaux. Il sert à Madagascar, avec sans doute quelques visites aux Comores. C’est à cette occasion qu’il entre en contact avec les fils de l’aristocratie pro-française, notamment Saïd Ahmed Zaki et Saïd Ibrahim, qui lui tiennent un discours dont il s’inspirera plus tard : « N’est-ce pas librement que nos anciens sultans ont placé les Comores au sein de la Grande Famille Française ? »
Lorsqu’en 1945, la France décide d’offrir une représentation parlementaire à ses colonies, Cheikh est prêt. Il a le prestige de la naissance, l’expérience de l’administration, la connaissance du terrain, et un réseau de relations patiemment tissé au fil des années. Il ne lui manque que l’onction du suffrage universel. (À suivre)















