Après une semaine d’émeutes, deux morts à Anjouan, le gouvernement Azali a cédé face à la mobilisation de la population et a suspendu les arrêtés prévoyant la hausse des carburants.
Par MiB
Samedi 16 mai, dans une conférence de presse réunissant plusieurs ministres, dont celui de l’Intérieur, Mohamed Ahamada, le secrétaire général du gouvernement, Nour el Fath Azali, ainsi que des conseillers comme Houmed Msaidié, le gouvernement a annoncé l’annulation des arrêtés qui avaient été pris le 5 mai dernier et qui prévoyaient de fortes hausses des prix des carburants.

Cette décision avait été justifiée deux jours auparavant par le chef de l’État, Azali Assoumani, et après par son fils, Nour El Fath Azali, secrétaire général, chargé de coordonner les actions des ministres, de toute l’administration et même des parlementaires. Il s’agissait, selon les dires des deux hommes, d’éviter la faillite de la Société des Hydrocarbures. Mais, dans un contexte de crise profonde qui fait que depuis plusieurs années, les Comoriens vivent sous perfusion, notamment de l’aide importante de la diaspora, la mesure a été contestée par tous les pans de la société. Même, les influenceurs proches du régime, qui, d’ordinaire, justifient toutes les mesures qui s’abattent sur le portefeuille des Comoriens avaient du mal, cette fois, à défendre le gouvernement.
Bien que l’arrêté ait été signé le 5 mai, il n’a été rendu public par le gouvernement que quatre jours plus tard, soit le 9 mai. Preuve, s’il en fallait, que même au sommet, les véritables décisionnaires avaient conscience du danger. Le soir même de l’annonce, le syndicat des transporteurs, Wusukani wa Masiwa, s’est prononcé pour une grève passive, sans blocage des routes. Les taximans entendaient juste ranger leurs voitures, estimant que les prix des carburants feraient qu’ils travailleraient à perte. Ils ne s’attendaient peut-être pas à ce que d’autres catégories touchées de plein fouet par ces arrêtés suivent et même radicalisent le mouvement. Les commerçants, notamment à travers le SYNACO (Syndicat national des Commerçants), ont demandé à leurs adhérents de fermer les boutiques. Les pêcheurs d’Iconi sont également entrés dans le mouvement. Une grande partie des citoyens, des jeunes notamment, ont érigé des barricades et bloqué les routes, notamment celles qui conduisent vers les villes du sud de Moroni (Iconi, Vouvouni, Mdé, Mbashile…) ou dans les grandes villes du Hamahame, Washili et Mbadjini. Les militaires ont tenté à plusieurs reprises de « nettoyer » ces routes en menaçant avec des tirs de balles à blanc et des gaz lacrymogènes, en vain. Comme d’habitude lors de ces genres de manifestations, les militaires sont entrés dans les maisons riveraines ont contraint des femmes à sortir pour enlever les pierres. Une vidéo fait le tour des réseaux sociaux : on y voit un militaire imposant saisir une frêle jeune femme par la nuque pour l’amener sur la route et lui mettre autour du cou un pneu. Les partisans du régime avaient beau dire qu’il s’agissait d’une image fabriquée par l’IA, mais la propagande n’a pas fonctionné, d’autant que le militaire et le lieu de l’agression ont été identifiés.
À Anjouan, touchée depuis plusieurs semaines par la grève des enseignants et la fermeture des écoles, le mouvement a mis quelques jours à prendre forme. Mais, une fois la grève commencée, elle a touché un grand nombre de citoyens, particulièrement au nord et au sud du chef-lieu de Mutsamudu, à Mirontsy et à Pajé, où des affrontements avec les militaires ont eu lieu. Dans la journée de vendredi 15 mai, les affrontements sont très violents à Mirontsy et, dans la nuit, ils se déplacent à Ouani, où les habitants subissent des tirs de balles et de gaz lacrymogènes. Mais, c’est à Pajé, au sud de Mutsamudu, que la répression des militaires sera la plus terrible et la plus funeste. Au matin de samedi, le jeune Karim Ousseni, 22 ans, est abattu d’une balle. Il y a plusieurs blessés graves, évacués par kwasa-kwasa vers Mayotte.
C’est après l’annonce de la suspension des arrêtés qui avaient augmenté les prix des carburants, dimanche matin, qu’un deuxième mort suite aux interventions des militaires comoriens a été annoncé, lui aussi abattu à Pajé : Attoumane Saïd, un père de famille de 39 ans.
Ces deux morts viennent allonger la longue liste des citoyens comoriens abattus par des soldats de l’Armée nationale ou qui ont succombé à des tortures. Quand, dans une stratégie devenue habituelle pour apaiser les colères, le Procureur de Mutsamudu annonce l’ouverture d’une enquête pour établir les circonstances dans lesquelles est mort Karim Ousseni, et qu’il ne dit rien sur le deuxième mort, chacun sait qu’il n’y aura aucune enquête et que, même s’il y avait enquête, elle ne serait pas rendue publique et que les responsables de ces morts ne seront jamais jugés. Il en a été ainsi des enquêtes sur les tortures jusqu’à la mort du major Hakim Bapale, de Aymane Nourdine, 24 ans, d’Ahmed Abdou Fanou, 24 ans et de tant d’autres victimes du régime en place et dont Me Gérard Youssouf avait qualifié les meurtres de « crimes contre l’humanité ».
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