Alors que la session 2025 du Brevet d’Études du Premier Cycle (BEPC) vient de s’achever aux Comores, un vent d’indignation souffle dans le milieu enseignant à Anjouan. Du 19 au 21 juillet, les épreuves écrites se sont déroulées dans des conditions jugées globalement acceptables. Mais c’est la correction, entamée le mercredi 23 et terminée ce vendredi 25 juillet, qui fait aujourd’hui polémique.
Par Anoir Ahamada
À en croire plusieurs témoignages concordants, cette étape cruciale du processus aurait été entachée de dérives graves : convocations partisanes, exclusion de professionnels qualifiés et intrusion de profils sans aucune compétence pédagogique. Une situation qui, pour beaucoup, compromet sérieusement la fiabilité des résultats de cette session.

Quand la politique se mêle à la pédagogie
Depuis plusieurs années, des critiques récurrentes dénoncent l’instrumentalisation de l’école publique à des fins politiques. Mais cette année, la composition des jurys de correction semble avoir franchi un cap inquiétant.
“On ne sélectionne plus les correcteurs sur la base de leur compétence, mais selon leur proximité avec le pouvoir ou leur appartenance à un cercle d’amis bien introduits”, confie un enseignant de français qui a requis l’anonymat. Ce dernier affirme avoir identifié, lors de la correction de l’épreuve de français, un individu étranger au corps enseignant, totalement ignorant du programme. « Il ne connaît ni les objectifs d’apprentissage ni les critères d’évaluation. Pourtant, il avait entre ses mains des copies d’élèves à corriger. C’est du sabotage pur et simple. »
Un cas similaire aurait été constaté dans le jury de physique-chimie où, selon nos informations, un technicien en informatique a été enrôlé comme correcteur. « On a atteint un point de non-retour », s’indigne une professeure de sciences affectée dans un collège public de Mutsamudu. « Comment peut-on confier la correction d’une matière scientifique à quelqu’un qui n’a jamais enseigné ni même étudié cette discipline ? »
Des enseignants écartés, le mérite humilié
Ces pratiques ne sont pas sans conséquences pour les enseignants compétents qui se retrouvent injustement mis à l’écart. Le professeur Ahmed Nassur, bien connu pour son ancienneté et sa rigueur pédagogique, n’a pas été convoqué cette année. Il exprime son amertume : « Il ne suffit plus d’avoir l’expertise. Aujourd’hui, il faut quémander une convocation, faire des courbettes ou appartenir au bon réseau. C’est humiliant. »
Pour d’autres, cette situation s’apparente à une véritable trahison des récentes promesses faites lors des assises nationales sur l’éducation. Organisées dans le but d’améliorer la qualité de l’enseignement aux Comores, ces assises avaient soulevé beaucoup d’espoirs. Mais les actes posés lors de cette session du BEPC montrent un profond décalage entre les discours politiques et la réalité du terrain.
Un enseignant du secondaire témoigne : « Lors des assises, on parlait de professionnalisation, d’intégrité, de transparence. Mais que voyons-nous aujourd’hui ? Des personnes sans qualification corrigent les copies de nos enfants, pendant que les enseignants qualifiés regardent depuis chez eux. »
Des conséquences lourdes pour les élèves et le système
Lorsque des individus non formés sont chargés d’évaluer des copies d’examen, c’est toute la logique de l’évaluation qui est pervertie. Un élève brillant peut être pénalisé par une mauvaise lecture de sa copie, tandis qu’un autre, moins méritant, pourrait bénéficier d’une indulgence injustifiée. Cela crée des injustices scolaires profondes et des orientations biaisées.
Les conséquences à long terme sont préoccupantes
D’abord, l’orientation peut être faussée. Des élèves peuvent être orientés vers des filières qui ne correspondent pas à leurs aptitudes ou écartés de celles dans lesquelles ils auraient pu réussir.
Ces pratiques peuvent aussi conduire à une démotivation générale : les enseignants, lorsqu’ils voient que leurs compétences ne sont pas reconnues, perdent confiance dans le système.
De plus, cela peut conduire à terme à une dévalorisation des diplômes. Si la valeur du BEPC devient suspecte, il perd son crédit auprès des établissements de formation, voire du marché du travail.
Enfin, les élèves eux-mêmes, témoins de cette injustice, finissent par ne plus croire au mérite et à l’effort. Cela aboutit à un climat de résignation de ceux-ci.
Un directeur d’établissement, sous couvert d’anonymat, ajoute : « Ce que nous vivons n’est pas anodin. On joue avec l’avenir de nos enfants. Un système éducatif où l’évaluation n’est plus crédible devient un système malade.”
Un problème structurel plus large ?
Au-delà du cas spécifique du BEPC, cette situation révèle un problème plus large : le clientélisme dans la gestion des ressources humaines dans l’éducation. Convocations arbitraires, favoritisme, absence de contrôles… la fonction publique semble gangrenée par des logiques parallèles au mérite et à la compétence.
Plusieurs voix appellent aujourd’hui à une réforme profonde de la gestion des examens, avec des critères clairs pour la sélection des correcteurs, une vérification des qualifications et une publication transparente des listes.
Alors que la prochaine rentrée scolaire se profile dans quelques mois, cette affaire devrait interpeller sérieusement le ministère de l’Éducation. Il ne s’agit pas seulement d’un incident isolé, mais d’un signal d’alarme sur l’état de notre système éducatif.
Si les autorités veulent restaurer la confiance, elles doivent agir vite pour instaurer des mécanismes de contrôle, mettre fin aux recrutements politisés et surtout, écouter les professionnels de terrain. Car c’est avec eux que se construit une éducation de qualité.
L’éducation ne doit pas être un terrain d’expérimentation politique
Les examens nationaux représentent une étape déterminante dans la vie des jeunes, une reconnaissance de leur travail et de leurs efforts. Ils ne doivent pas devenir des instruments d’opportunisme ou de récompense politique.
Comme le rappelle un proverbe comorien : “Ce qu’on donne aux enfants aujourd’hui, c’est ce qu’on prépare pour le pays demain.” Encore faut-il leur donner ce qu’ils méritent vraiment : la justice, l’intégrité et la compétence. Au ministère de l’Éducation nationale de prendre sérieusement les choses en main, car les discours ne concordent pas avec la réalité.
L’ONEC (l’Office Nationale des Examens et Concours) doit assurer la valeur et l’intégrité des examens. Et pour cela, il ne doit pas faire de la période des corrections la continuité des campagnes électorales ou le moment de récompenser des militants politiques. Les corrections des copies des examens c’est l’affaire des enseignants et uniquement des enseignants.















