L’eau devrait être la chose la plus simple et la plus accessible : une ressource vitale, un droit fondamental, un service public élémentaire. Pourtant, à Moroni et dans ses environs, l’eau ne coule plus dans les robinets depuis près de cinq ans, voire plus. Une situation qui, ailleurs, provoquerait une crise politique majeure.
Par AHMED Mohamed alias Ben. Coordinateur Général du ROC
Le manque d’eau aux Comores et particulièrement dans la capitale, Moroni, semble presque devenir une banalité imposée à la population. Un État qui s’endette massivement, mais qui est incapable de garantir l’accès à l’eau potable dans sa capitale, cela révèle une vérité inquiétante : le problème n’est plus seulement technique, il est politique.

Pendant que l’État annonce plus de 250 milliards KMF de dette publique, Moroni, la capitale de l’Union des Comores, vit sans eau potable. Le contraste est brutal, presque indécent : un pays qui s’endette lourdement, mais dont les citoyens ne peuvent même plus ouvrir un robinet pour boire, se laver ou cuisiner.
Au fil du temps, la population s’est progressivement habituée à une réalité qui aurait dû rester exceptionnelle : acheter de l’eau au bidon. Les fournisseurs privés sillonnent les quartiers avec leurs cargaisons. Le prix est désormais connu de tous : 250 KMF le bidon de 25 litres. Ce commerce très lucratif improvisé s’est transformé en véritable système parallèle d’approvisionnement.
Pour une famille modeste de cinq personnes, la consommation minimale atteint environ dixbidons par jour, soit 2 500 KMF quotidiennement, seulement pour les besoins élémentaires. Sur un mois, cela représente 75 000 KMF, parfois davantage. Une somme considérable dans un pays où les salaires stagnent et où la vie devient chaque jour de plus en plus chère.
Le retour forcé aux pratiques d’autrefois
Face à cette crise prolongée, les familles n’ont plus d’autre choix que de revenir à des pratiques anciennes. Les plus chanceuses disposent de citernes, souvent souterraines, qui permettent de collecter l’eau de pluie pour les usages domestiques. Cette solution, autrefois traditionnelle, redevient aujourd’hui une nécessité vitale. Mais, pour ceux qui en ont les moyens, ces citernes doivent aussi être remplies par des camions-citernes privés. Là encore, le coût est exorbitant : entre 40 000 et 70 000 KMF la livraison selon les quartiers et les volumes. Autrement dit, l’accès à l’eau dépend désormais du niveau de richesse des ménages. Une telle situation est aux antipodes des Comores émergentes à l’horizon 2030.
Au-delà des difficultés quotidiennes, cette pénurie d’eau fait peser un risque sanitaire majeur sur la population. Certaines familles se privent d’hygiène quotidienne faute d’eau disponible. Les enfants, les personnes âgées et les personnes malades sont particulièrement vulnérables.
Dans ces conditions, les maladies diarrhéiques et hydriques peuvent rapidement se multiplier. L’histoire sanitaire de nombreux pays montre que les pénuries d’eau potable sont souvent le point de départ d’épidémies. Ce danger est d’autant plus préoccupant que les structures sanitaires du pays sont déjà fragiles.
Autre signe inquiétant : les bornes-fontaines publiques, qui constituaient une solution pour les quartiers populaires, sont aujourd’hui à l’arrêt dans la capitale et ses environs. Ces infrastructures avaient été conçues pour garantir un accès minimal à l’eau potable pour tous. Leur paralysie actuelle symbolise l’effondrement progressif du service public de l’eau.
Les femmes de Moroni, qui portent souvent la responsabilité quotidienne de l’approvisionnement des ménages, ont tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises. Mais leurs appels semblent se perdre dans le silence d’un pouvoir plus préoccupé par sa survie politique que par les souffrances du peuple.
L’énigme de la dette publique
Pendant que les citoyens vivent cette crise, les autorités annoncent régulièrement de nouveaux financements, de nouveaux prêts, de nouveaux programmes. Où va donc l’argent de la dette publique ?Avec plus de 250 milliards de francs comoriens d’endettement, les Comoriens sont en droit d’attendre des infrastructures fonctionnelles, notamment dans des secteurs essentiels, comme l’eau, l’électricité, l’éducation ou la santé.
Or, la réalité quotidienne contredit les discours officiels. Les citoyens voient les dettes s’accumuler, mais les services publics se détériorent. Cette contradiction nourrit une profonde frustration et un sentiment d’abandon.
La crise actuelle de l’eau n’est pas seulement un problème technique. Elle est aussi le résultat de choix politiques, de priorités budgétaires discutables et d’une gouvernance qui peine à répondre aux besoins essentiels de la population. Garantir l’accès à l’eau potable n’est pas un luxe. C’est une obligation fondamentale de l’État. Face à cette situation devenue intenable, l’on estime qu’il est urgent d’agir. Dans n’importe quel État responsable, une telle crise entraînerait des décisions immédiates, des explications publiques et des responsabilités politiques. Ici, elle semble simplement être tolérée.
Un pays qui mérite mieux
Les Comores ne sont pas condamnées à cette situation. Notre pays possède des ressources, des compétences et des partenaires internationaux capables d’accompagner des solutions durables. Mais, aucune solution ne sera possible sans volonté politique, transparence et responsabilité. La dignité d’un peuple commence par l’accès à ses besoins essentiels : l’eau, la santé, l’éducation et la sécurité alimentaire.
Aujourd’hui, à Moroni, des milliers de familles vivent sans eau courante depuis des années. Cette réalité ne peut plus être ignorée. Les autorités de fait doivent répondre, agir et rendre des comptes. Car un pays où l’eau devient un luxe est un pays où le contrat social est en train de se fissurer. Cinq ans pendant lesquels des milliers de familles vivent dans l’angoisse permanente de trouver de quoi boire, cuisiner ou simplement se laver. Mgu baraka nge nasi.














