Depuis plusieurs années, notre pays traverse une période particulièrement préoccupante dans laquelle les interrogations des citoyens semblent rester sans réponse et où les institutions paraissent incapables d’apaiser les inquiétudes légitimes de la population. Parmi ces préoccupations figure la multiplication de décès survenus dans des circonstances troubles, tant au sein des casernes qu’en dehors de celles-ci.
AHMED Mohamed alias Ben, Coordinateur Général du ROC
Des citoyens meurent. Des militaires meurent. Des jeunes tombent sous les balles. Des familles réclament justice. Mais les réponses, elles, demeurent introuvables. Qui tue ? Qui donne les ordres ? Qui protège les auteurs ? Pourquoi les enquêtes n’aboutissent-elles jamais à des conclusions capables de convaincre l’opinion publique ? Pourquoi tant d’affaires finissent-elles dans les archives du silence ? Ces questions ne sont pas celles de l’opposition, elles sont celles du peuple comorien tout entier. Et, il appartient à la justice et aux services d’enquête de faire toute la lumière sur ces affaires.

Posons-nous la question suivante : comment expliquer que des personnes perdent la vie par arme à feu dans un pays où la détention et l’usage d’armes de guerre ou d’armes à feu sont strictement encadrés par la loi ? Comment expliquer que des citoyens soient atteints par des balles réelles alors même que l’accès à ces armes demeure théoriquement réservé à des corps spécifiques de l’État ? Ces interrogations ne sont pas des accusations. Elles constituent un appel à la vérité.
Dans le même temps, une autre contradiction interpelle de nombreux observateurs. La législation comorienne prévoit encore, dans certaines circonstances, la peine capitale. Pourtant, celle-ci n’est plus appliquée dans les faits. Que l’on soit favorable ou opposé à cette sanction, une question de cohérence juridique mérite d’être posée : pourquoi maintenir dans les textes une disposition dont l’exécution est suspendue depuis des années ? Pourquoi le législateur ne clarifie-t-il pas définitivement cette situation ? Le principe universel du droit demeure pourtant simple : Dura lex, sed lex – la loi est dure, mais c’est la loi. Or, il ne peut exister de sélection arbitraire des dispositions applicables. Une loi doit être appliquée, modifiée ou abrogée. Elle ne peut être ignorée selon les circonstances ou les intérêts du moment.
La même interrogation se pose concernant les libertés publiques. La constitution et les textes fondamentaux reconnaissent aux citoyens le droit de manifester pacifiquement. Pourtant, dans les faits, les demandes d’organisation de rassemblements publics rencontrent fréquemment des obstacles ou des interdictions.
Comment expliquer qu’un droit garanti par la Constitution fasse l’objet de restrictions quasi systématiques ? Quels critères président à ces décisions ? Où se situe l’équilibre entre maintien de l’ordre public et respect des libertés fondamentales ? Là encore, il ne s’agit pas d’un débat partisan, mais d’une question essentielle pour toute « démocratie » à moins que la dictature se soit durablement installée chez nous.
Lorsque ce qui est autorisé par la loi devient difficilement applicable et que ce qui est interdit semble parfois se produire sans explication satisfaisante, c’est la confiance même dans l’État qui se fragilise.
En pareille circonstance, le rôle du Parlement devrait être central. Les représentants du peuple ont pour mission non seulement de voter les lois, mais également de contrôler l’action du gouvernement et de l’administration. Pourquoi ce contrôle semble si discret sur des questions aussi sensibles ? Pourquoi les mécanismes institutionnels de reddition des comptes ne produisent-ils pas davantage de réponses publiques ?
Or, le pays attend toujours. Il attend que les représentants du peuple interrogent publiquement le gouvernement sur les morts inexpliquées. Il attend qu’ils exigent des enquêtes transparentes. Il attend qu’ils défendent les droits constitutionnels qu’ils ont eux-mêmes consacrés. Leur silence ne doit jamais devenir la norme.
Face à cette situation, notre responsabilité collective n’est pas de désigner des coupables sans preuve, mais d’exiger des enquêtes indépendantes, impartiales et transparentes. Notre responsabilité est de défendre les principes universels de justice, d’égalité devant la loi et de protection des droits fondamentaux. Les Comoriens méritent la vérité. Les familles endeuillées méritent la vérité. Les forces de sécurité elles-mêmes méritent la vérité.
Ainsi, nous demandons solennellement que toute la lumière soit faite sur chaque décès survenu dans des circonstances suspectes, que les institutions retrouvent leur indépendance, que les libertés publiques soient respectées et enfin, que la loi soit la même pour tous.
Les Comores ont besoin d’une République où chaque vie possède la même valeur et où chaque question légitime reçoit une réponse. Car lorsqu’un État ne parvient plus à expliquer la mort de ses propres citoyens, c’est la confiance nationale qui commence à vaciller.














