Par Dr AHMED BACAR REZIDA Mohamed, Médecin, Economiste de la Santé et Ecrivain
Aux Comores, l’urgence de santé publique s’étend à la qualité même de l’’air respiré dans les foyers. La pollution domestique, provoquée principalement par l’utilisation massive du bois et du charbon de bois dans les foyers reste un fléau sous-estimé mais aux impacts désastreux. Ce combat, qui affecte particulièrement les plus pauvres et les plus vulnérables, s’enracine dans une réalité quotidienne encore peu visible mais terriblement concrète dans le paysage de l’ensemble des îles. Entre un environnement fragilisé et une population confrontée à des risques sanitaires majeurs, l’heure appelle à l’action avant que la facture ne soit encore plus salée.
La fumée, cette tueuse invisible qui étouffe tout
Dans la majorité des foyers comoriens, la cuisine vit au rythme des flammes de bois ou de charbon, sources d’énergie encore incontournables pour une grande majorité des familles. Près de six ménages sur dix aux Comores utilisent exclusivement du bois et du charbon pour la cuisson quotidienne. Une pratique généralisée à travers l’archipel, si bien que la biomasse représente 57 % de l’énergie totale consommée. Chaque jour, ce sont 5 à 7 kilogrammes de bois qui sont brûlés dans ces cuisines, souvent sans ventilation adéquate, produisant une fumée épaisse, chargée d’innombrables particules fines. Ces particules que personne ne voit mais que tout le monde, petits et grands respirent, sont potentiellement toxiques et peuvent être responsables d’affections respiratoires graves, de maladies chroniques, voire de cancers. Selon les experts de l’OMS, ce cocktail toxique est l’une des principales causes d’affections respiratoires graves chez les enfants, d’asthme chronique et de maladies pulmonaires, souvent fatales. Un autre chiffre traduit une réalité encore plus glaçante : un enfant comorien sur trois souffrirait de maladies liées à la pollution domestique. À ce drame de l’air s’ajoute un dérèglement de l’écosystème dans son ensemble.

Un cercle vicieux aux conséquences généralisées
Aux Comores, la surconsommation de bois alimente une déforestation déjà préoccupante, la couverture boisée s’étiole, touchant 80 % des espaces boisés restants dans l’archipel, dont l’île d’Anjouan reste particulièrement la plus affectée. La pression sur les ressources forestières liée à la précarité de la population dont près de 44,8 % vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec 23,5% dans la pauvreté extrême (Banque mondiale.2020), des inégalités criantes entre zones rurales et urbaines et l’abattage du bois accentuent non seulement la déforestation, mais elle modifie le paysage et aggrave la vulnérabilité des sols. Ce cercle vicieux fragilise à son tour l’écosystème, affecte la biodiversité, met en danger la sécurité alimentaire et multiplie les risques sanitaires liés à la dégradation de la qualité de l’eau.
Eau potable : un luxe encore trop rare et inaccessible
La moitié de la population comorienne n’a toujours pas accès à une eau potable. Les réseaux d’approvisionnement souvent vétustes, les coupures d’eau quotidiennes, même dans les grandes villes, la corrosion causée par l’eau salée, l’absence d’un système efficace de collecte et de gestion des déchets ménagers et la pollution chronique menacent la santé des familles. Le rapport de la Banque mondiale 2023 pointe un « coût environnemental et sanitaire colossal » : contamination des nappes phréatiques par une gestion anarchique des déchets, prolifération des dépotoirs à ciel ouvert, explosions de maladies infectieuses lors des saisons des pluies. L’étude montre que la majorité des déchets solides ménagers sont abandonnés ou brûlés à proximité des habitations, aggravant la pollution de l’air et des eaux. Cette situation alimente des flambées régulières d’infections hydriques, telles que choléra qui a sévi récemment, entre février et juin 2024 avec 10 142 cas suspects et 147 décès dans le pays, la bilharziose ou la fièvre typhoïde, maladies qui prennent leur plus lourd tribut chez les enfants en bas âge. Plus de 35% des cas de Choléra enregistrés lors de l’épidémie de 2024, rapporte Patrick Gérôme (Médecine des voyages, 2024), étaient des enfants et des adolescents, 25% avaient moins de 15 ans. Dans un pays où 31 % des enfants souffrent encore de malnutrition chronique, l’absence d’eau courante, accessible et saine pose un risque mortel supplémentaire.
Villes en crise : marcher devient un challenge
Dans ce contexte déjà préoccupant s’ajoute l’absence d’aménagements urbains adaptés à l’activité physique permettant une meilleure oxygénation « compensatrice ». Cette carence condamne la plupart des habitants à un quotidien loin des bénéfices de l’exercice physique. En ville comme en zone périurbaine, les infrastructures piétonnes sont quasi inexistantes, décourageant la marche, le sport et limitant la vie sociale, tout en favorisant une sédentarité propice au développement du diabète, de l’hypertension artérielle ou encore de l’obésité. Sur la route, le réseau vétuste, l’insécurité des déplacements, et l’insuffisance des normes routières participent à un lourd bilan d’accidents, notamment chez les jeunes de moins de 30 ans. Le taux de mortalité par accident routier, estimé à 24 décès pour 100 000 habitants, est alarmant et fait des Comores, un des pays les plus touchés en Afrique dans cette catégorie.
Face à ces enjeux, les Comores doivent oser une politique ambitieuse et transversale concrète : Le « Plan Comores Émergent 2030 » et la « Stratégie Énergétique 2033 » prônés par les autorités appellent à une révolution profonde mais restent encore au stade des paroles et à la démagogie politique. Réduire la dépendance à la biomasse, accélérer la généralisation du gaz et des énergies propres, moderniser les réseaux d’eau, instituer une gestion intégrée et citoyenne des déchets, investir dans la transition énergétique (solutions renouvelables), protéger les forêts, développer une gestion pérenne de l’eau, et repenser les espaces urbains pour favoriser l’activité physique, garantir la mobilité sûre de tous, soutenir les projets de reboisement et d’assainissement, sont autant de défis aux priorités vitales. Mais, les Comores, un des pays les plus vulnérables au changement climatique, n’ont plus vraiment le choix. La jeunesse et la biodiversité paieront le prix de l’inaction étatique. Changer est possible, avec des volontés politiques publiques fortes, courageuses, l’engagement de la société civile et des investissements nationaux assortis de mécanismes de contrôle plus stricts. Chaque famille sensibilisée à l’enjeu, chaque arpent de forêt reboisé, chaque route sécurisée, chaque déchet valorisé, chaque quartier animé d’activités physiques collectives deviennent un maillon d’une chaîne de survie. Ce sont là des leviers concrets pour gagner le pari de la santé publique et offrir, enfin, aux générations futures un véritable « air à respirer ».















