Le goûter quotidien dans les écoles privées est-il une nécessité pour le bien-être des enfants ou une dépense supplémentaire qui contribue à accentuer les inégalités entre les familles ?
Par Sitti Abdou Bacar
Le goûter de 10 heures dans les écoles privées aux Comores, autrement dit la collation, est un sujet qui touche de nombreuses familles, mais dont on parle rarement.

À première vue, cette pratique paraît anodine. Donner un goûter à un enfant pendant la récréation semble être une attention normale. Pourtant, lorsqu’on regarde de plus près la réalité vécue par de nombreuses familles, on se rend compte que cette question mérite une véritable réflexion.
En effet, un enfant qui a pris un petit-déjeuner équilibré entre 7 et 8 heures du matin est généralement capable de suivre ses cours jusqu’à midi sans difficulté particulière. Dès lors, on peut légitimement se demander si cette collation quotidienne est réellement indispensable ou si elle est devenue une habitude que personne n’ose remettre en cause.
Pour les familles aisées, le coût d’un goûter quotidien peut sembler insignifiant. Mais pour les familles modestes, qui représentent une part importante de la population, la situation est tout autre. Entre les frais de scolarité, les fournitures scolaires, les uniformes, les cotisations diverses, le transport et les dépenses du foyer, chaque franc compte. Lorsqu’il faut ajouter chaque jour de l’argent pour le goûter, cela finit par représenter une somme importante à la fin du mois et de l’année scolaire.
Beaucoup de parents vivent ainsi dans l’angoisse permanente de devoir trouver de l’argent pour que leur enfant ne soit pas privé de collation à l’école. Certains se privent eux-mêmes de besoins essentiels pour éviter que leur enfant ne se sente différent de ses camarades. D’autres s’endettent ou accumulent les retards de paiement. Ce qui devrait être un simple moment de détente pour l’enfant devient alors une source de stress quotidien pour les parents.
Le problème ne s’arrête pas là. Cette pratique crée parfois une véritable fracture sociale entre les élèves. D’un côté, ceux qui disposent d’un goûter et qui peuvent participer pleinement à ce moment de convivialité. De l’autre, ceux qui n’ont rien à manger et qui regardent les autres consommer. Cette situation peut paraître banale aux yeux des adultes, mais elle est souvent vécue comme une humiliation par les enfants.
À cet âge, les enfants sont particulièrement sensibles au regard de leurs camarades. Celui qui ne peut pas acheter un gâteau ou un jus peut rapidement se sentir exclu, inférieur ou marginalisé. Certains enfants préfèrent même s’absenter de l’école lorsqu’ils savent qu’ils n’auront pas de goûter. D’autres inventent des excuses pour cacher leur situation. Ainsi, une simple collation peut devenir une source de souffrance psychologique et de découragement scolaire.
L’école devrait pourtant être le lieu où tous les enfants sont égaux, quelles que soient les ressources financières de leurs parents. L’éducation ne devrait jamais être conditionnée par la capacité d’une famille à fournir quotidiennement de l’argent pour une collation. Lorsqu’un enfant perd sa motivation à fréquenter l’école à cause de ce genre de situation, c’est toute la société qui en paie le prix.
Il faut également s’interroger sur la qualité nutritionnelle de certains goûters proposés. Dans de nombreux cas, il s’agit simplement d’un gâteau industriel accompagné d’un jus sucré. Ces produits ne constituent pas nécessairement un apport alimentaire indispensable pour un enfant ayant déjà pris un bon petit-déjeuner. On peut donc se demander si l’objectif recherché est véritablement nutritionnel ou s’il s’agit simplement d’une habitude devenue une norme.
Une autre question mérite d’être posée : pourquoi ne pas intégrer directement le coût de cette collation dans les frais de scolarité ? Une telle solution permettrait d’éviter les discriminations entre élèves. Tous les enfants bénéficieraient alors du même traitement sans distinction de niveau social. Personne ne serait mis à l’écart faute d’argent.
Une autre possibilité serait de supprimer complètement cette pratique et de sensibiliser les parents à l’importance d’un petit-déjeuner équilibré avant le départ pour l’école. Cette solution allégerait les dépenses des familles tout en évitant les inégalités observées pendant les récréations.
Au-delà du simple goûter, c’est en réalité la question du coût global de la scolarisation qui est posée. De nombreuses familles doivent déjà faire face aux frais d’inscription, aux mensualités, aux fournitures scolaires, aux uniformes, aux activités diverses et parfois aux frais de transport. Pour les parents dont les revenus sont modestes ou irréguliers, chaque nouvelle dépense devient un obstacle supplémentaire à l’éducation de leurs enfants.
Malheureusement, certaines familles finissent par retirer leurs enfants de l’école parce qu’elles ne parviennent plus à assumer l’ensemble de ces charges. L’abandon scolaire n’est pas toujours dû à un manque d’intérêt pour l’éducation. Très souvent, il résulte simplement de difficultés économiques. Lorsqu’un enfant quitte l’école prématurément, ses perspectives d’avenir se réduisent considérablement. Il devient plus vulnérable à l’exclusion sociale, au chômage, à la pauvreté et parfois même à la délinquance.
C’est pourquoi il est essentiel de réfléchir à toutes les dépenses qui, même modestes lorsqu’elles sont prises séparément, finissent par constituer un fardeau insupportable pour certaines familles. Une société qui veut lutter contre l’échec scolaire doit s’efforcer de supprimer tous les obstacles qui empêchent les enfants d’accéder à l’éducation dans des conditions dignes.
Le véritable débat n’est donc pas seulement celui du goûter de 10 heures. Il s’agit de savoir quel modèle d’école nous voulons construire. Une école réservée à ceux qui ont les moyens de suivre toutes les dépenses annexes, ou une école qui place l’éducation au-dessus des considérations financières et qui garantit à chaque enfant les mêmes chances de réussite ?
L’avenir d’un enfant ne devrait jamais dépendre d’un gâteau, d’un jus ou de quelques centaines de francs. L’éducation est un droit fondamental, et tout ce qui risque de créer des barrières entre les élèves mérite d’être discuté avec sérieux et responsabilité.













