Depuis plusieurs décennies, les villes africaines sont souvent décrites à travers ce qui leur manquerait : routes, réseaux d’assainissement, transports collectifs, logements en dur ou plans d’urbanisme. Cette manière de penser conduit à comparer les métropoles africaines aux modèles européens, comme si leur avenir dépendait avant tout du béton, de l’acier et du goudron. Or, cette lecture passe à côté de l’essentiel. Pour comprendre une ville comme Moroni, capitale des Comores, il faut commencer par observer les hommes avant le béton, l’urbanité avant l’urbanisme.
Par Salec Halidi Abderemane*
L’archipel des Comores dans le canal du Mozambique et la situation de la capitale, Moroni, sur l’île de Grande-Comore.

Dépasser le prisme occidental
La sociologie européenne classique a profondément influencé notre manière de penser la ville. Chez Max Weber, Georg Simmel ou Émile Durkheim, la modernité urbaine accompagne l’individualisation, l’affaiblissement des appartenances communautaires et l’anonymat. La ville y devient le lieu de la désaffiliation, où les liens traditionnels s’effacent progressivement au profit de relations plus impersonnelles. Cette histoire est celle des villes européennes, elle ne permet pas de saisir la trajectoire des métropoles africaines.
L’urbaniste Abdou Maliq Simone propose une autre grille de lecture en invitant à regarder les « infrastructures de personnes » (people as infrastructure). Dans de nombreuses villes africaines, les habitants accomplissent par leurs relations sociales ce que les infrastructures techniques assurent ailleurs. Les solidarités familiales, les voisinages, les réseaux religieux, les circulations migratoires, les économies populaires et la diaspora permettent à la ville de fonctionner malgré l’insuffisance des équipements. Les habitants deviennent eux-mêmes les premières infrastructures de la métropole.

Mais, Simone va plus loin : il montre que les citadins vivent aussi de leur capacité à rendre visibles ou invisibles leurs appartenances selon les circonstances. La visibilité devient une ressource urbaine où l’on mobilise une identité, puis une autre, selon les lieux, les situations ou les alliances. La ville africaine est faite de cette circulation permanente entre plusieurs mondes sociaux.
Moroni, laboratoire de l’assemblage d’urbanités
Un quartier précaire de Moroni : l’analyse matérielle et technique ne suffit pas à révéler les dynamiques sociales qui font fonctionner la ville.
Moroni illustre remarquablement cette réalité. Si l’on regarde seulement son bâti, on voit une capitale en expansion, des quartiers précaires, des routes saturées et un déficit chronique d’équipements. Mais si l’on observe ses habitants, on découvre une autre dynamique : une métropole qui se construit par l’assemblage d’urbanités.
En Occident, on pense souvent qu’une métropole est un assemblage de bâtiments ou l’extension d’une ville. À Moroni, elle est d’abord un assemblage d’urbanités. La médina, les villages absorbés par l’urbanisation, les quartiers nés des migrations, les espaces populaires, mais aussi la paysanité et la villagité continuent de coexister dans un même espace. La ville n’efface pas le village ; elle le transporte avec elle.
L’extension spatiale de Moroni : une articulation permanente entre le centre historique (Médina), les localités voisines absorbées (Ikoni) et les nouvelles zones d’urbanisation.
Chaque quartier porte ainsi sa propre urbanité. Mtsangani n’est pas seulement un quartier : c’est une mémoire, une réputation et un réseau de solidarités. Badjanani possède sa propre identité sociale. Ikoni demeure à la fois une commune voisine et un monde social avec lequel Moroni entretient des relations de coopération autant que de rivalité, Itsandra de même. La Coulée de lave, longtemps assimilée aux populations anjouanaises pendant la crise séparatiste, rappelle combien les appartenances continuent de structurer les représentations de l’espace urbain.
Ces identités s’allient, se confrontent et se recomposent sans cesse. C’est précisément cette coexistence qui fabrique la métropole. Le grand mariage (anda), les solidarités familiales, les transferts de la diaspora, les réseaux religieux ou les voisinages ne sont pas de simples survivances d’une société traditionnelle. Ils organisent les mobilités, facilitent l’accès au logement, soutiennent les activités économiques, permettent aux nouveaux habitants de trouver leur place et produisent quotidiennement la ville.

Pour une nouvelle proposition théorique de la métropole africaine
Loin d’être une simple vulgarisation du concept d’infrastructure de personnes appliquée aux Comores, la métropole africaine doit s’appréhender à travers cette proposition théorique : un espace d’assemblage où coexistent et s’articulent l’urbanité, la villagité et la paysanité. Dès lors, les infrastructures qui ont accompagné la construction des métropoles occidentales (béton, acier, goudron, réseaux techniques) ne suffisent pas à expliquer l’Afrique urbaine. Elles sont nécessaires, évidemment, pour répondre aux besoins vitaux en eau, en assainissement ou en transports. Mais, elles viennent souvent consolider une ville déjà solidement bâtie par les relations sociales.
En Occident, on pense souvent qu’une métropole est un assemblage de bâtiments. À Moroni, elle est d’abord un assemblage d’urbanités. Les routes relient les quartiers ; les infrastructures de personnes relient les mondes sociaux. C’est pourquoi comprendre les villes africaines suppose d’étudier d’abord les hommes, leurs appartenances, leurs circulations et leurs solidarités. Le béton vient ensuite.
- Géographe et doctorant en sociologie au Centre Émile Durkheim (Université de Bordeaux).














