Depuis plusieurs décennies, la question de Maore est régulièrement abordée sous l’angle du développement économique, de la stabilité politique ou encore des choix exprimés par les populations concernées. Plus récemment, certaines voix comoriennes ont soutenu que l’Union des Comores devrait d’abord concentrer ses efforts sur le développement de Ngazidja, Ndzuwani et Mwali avant d’envisager la réintégration de Maore. Une telle approche, aussi respectable soit-elle dans le débat démocratique, repose sur une confusion fondamentale entre une question de développement et une question de souveraineté.
La revendication comorienne sur Maore n’est pas un projet politique facultatif. Elle n’est pas davantage une ambition conditionnée par le niveau de croissance économique du pays. Elle relève d’un principe supérieur : celui du respect de l’intégrité territoriale d’un État reconnu par la communauté internationale.
Lors de l’accession des Comores à l’indépendance en 1975, l’archipel formait une entité territoriale unique sous administration coloniale française. Conformément aux principes de décolonisation établis par les Nations unies, l’indépendance devait concerner l’ensemble du territoire colonial. La séparation de Maore du reste de l’archipel constitue, aux yeux des Comores et d’une large partie de la communauté internationale, une violation du principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation.

Depuis près d’un demi-siècle, plusieurs résolutions de l’Organisation des Nations unies ont réaffirmé la souveraineté des Comores sur l’île de Maore et reconnu l’existence d’un différend territorial entre la France et les Comores. Qu’on le veuille ou non, le droit international demeure clair sur ce point : la question de Maore n’a jamais été juridiquement close.
Prétendre que les Comores devraient attendre d’être pleinement développées avant de revendiquer leurs droits souverains revient à inverser la logique même du droit international. Aucun État au monde n’est tenu d’atteindre un certain niveau de développement économique pour faire reconnaître son intégrité territoriale. Les droits souverains ne se méritent pas, ils existent par principe.
Une telle argumentation conduirait à des conclusions absurdes. Faudrait-il demander à l’Ukraine de renoncer à une partie de son territoire tant que son économie n’atteint pas certains standards ? Faudrait-il exiger de pays confrontés à la pauvreté ou à l’instabilité qu’ils abandonnent leurs revendications légitimes sur des territoires occupés ? Évidemment non.
Le développement économique des Comores est une nécessité absolue. Personne ne le conteste. Les défis en matière d’emploi, d’éducation, de santé, d’infrastructures ou encore de gouvernance exigent des réponses urgentes. Mais le développement et la souveraineté ne sont pas des objectifs contradictoires. Ils sont complémentaires.
En réalité, le différend de Maore a profondément marqué l’histoire politique, institutionnelle et économique de l’archipel. La séparation de l’île a créé une fracture territoriale, démographique et géopolitique dont les conséquences continuent d’affecter l’ensemble des Comores. Ignorer cette réalité revient à sous-estimer l’impact durable du fait colonial dans l’océan Indien.
La question de Maore dépasse également le seul cadre comorien. Elle interpelle la cohérence du système international. Comment défendre partout dans le monde les principes de souveraineté, d’intégrité territoriale et de décolonisation tout en considérant que certains cas peuvent être exclus de ces principes pour des raisons de convenance politique ? Le peuple comorien ne demande ni privilège ni traitement particulier. Il réclame simplement l’application des principes universels qui fondent l’ordre international contemporain.
La réintégration de Maore ne constitue donc pas une option politique parmi d’autres. Elle représente l’aboutissement logique d’un processus de décolonisation inachevé. Elle demeure un droit imprescriptible du peuple comorien, indépendamment des alternances politiques, des rapports de force du moment ou du niveau de développement économique du pays.
En effet, la question de Maore ne se joue pas seulement sur le terrain juridique. Elle est également le reflet d’un rapport de force profondément déséquilibré entre une puissance mondiale disposant d’importants moyens diplomatiques, économiques et militaires et un petit État insulaire confronté à de multiples vulnérabilités.
La France maintient sa présence à Maore dans un contexte où les Comores ne disposent ni du poids économique, ni de l’influence diplomatique, ni des capacités militaires susceptibles d’imposer une résolution conforme aux principes qu’elles défendent depuis leur indépendance. Cette situation nourrit chez de nombreux Comoriens le sentiment que le droit international est parfois appliqué de manière sélective selon la puissance des acteurs concernés.
Le défi des Comores au XXIe siècle consiste donc à mener simultanément deux combats complémentaires : celui du développement national et celui de la défense constante de leur intégrité territoriale. Opposer ces deux objectifs revient à créer une fausse alternative. Les Comores ont besoin des deux : construire un État plus fort et continuer à porter, avec constance et détermination, la question de Maore devant l’histoire, devant l’Afrique et devant la communauté internationale.
Moroni, le 11 juin 2026. AHMED Mohamed alias Ben. Coordinateur Général du ROC














