Les émeutes qui ont eu lieu aux Comores du 11 au 16 mai, dues à la hausse des prix des carburants, sont venues s’ajouter à une situation particulièrement difficile à Anjouan, dégradée par une grève sourde des enseignants et la fermeture des écoles.
Par Anoir Ahamadi
L’île d’Anjouan est l’île qui a le plus chèrement payé la victoire contre l’augmentation des prix des carburants. Au moment où le gouvernement Azali a annoncé la fin du bras de fer qu’il avait engagé contre le syndicat Wusukani wa Masiwa et l’ensemble de la population, samedi 16 mai, Anjouan relève deux morts, deux citoyens originaires de la ville de Pajé, tués par l’armée : Karim Ousseini, un jeune de 22 ans et Attoumane Saïd, âgé de 39 ans et père de huit enfants.

Le lundi 11 mai 2026, une nouvelle paralysie avait secoué les Comores et particulièrement l’île d’Anjouan. À l’origine de cette montée de tension sociale : la hausse des prix des hydrocarbures décidée par les autorités. Le litre de pétrole est passé de 350 à 450FC tandis que l’essence connaît une augmentation encore plus brutale, grimpant de 750 à 1000 francs le litre. Cette décision provoque colère et incompréhension au sein d’une population déjà confrontée à une forte dégradation des conditions de vie.
Face à ces nouveaux tarifs jugés insupportables, les chauffeurs des transports en commun, communément appelés « taximans », ont déclenché une grève qui a duré jusqu’à samedi 16 mai, avec le recul du gouvernement. Depuis lundi, une grande partie des activités de transport était à l’arrêt à Anjouan, comme à Ngazidja, provoquant une paralysie progressive de l’économie locale.
Anjouan au ralenti
Dans plusieurs localités d’Anjouan, les routes habituellement animées sont devenues désertes. Entre Mirontsi et Pagé notamment, la circulation des véhicules de transport en commun était restée quasiment inexistante.
Malgré certaines tentatives attribuées à des proches du régime visant à convaincre ou encourager certains chauffeurs à reprendre leurs activités en achetant du carburant, la mobilisation est restée largement suivie sur le terrain. Beaucoup de conducteurs estimaient qu’avec les nouveaux prix imposés, continuer à travailler revenait simplement à travailler à perte.
Au fil des jours, le mécontentement populaire a dépassé désormais le seul cadre des transporteurs. Une partie de la population anjouanaise exprimant ouvertement son ras-le-bol face à la vie chère et au silence des autorités.
Des routes barricadées et une population à bout
Vendredi encore, plusieurs axes routiers reliant Mirontsi à Pagé ont été barricadés par des habitants en signe de protestation.
Pour de nombreux citoyens, cette hausse des prix des hydrocarbures représente une charge supplémentaire devenue impossible à supporter dans un contexte économique déjà extrêmement fragile. Dans les marchés, les boutiques et les quartiers populaires, les habitants dénoncent une flambée généralisée des prix.
« Partout, tous les produits deviennent exorbitants. Comment survivre dans ces conditions ? », s’interroge Kamal Abdouroihamane, rencontré à Mirontsi.
La colère gagne d’autant plus du terrain que plusieurs habitants reprochent aux autorités leur absence de réaction concrète face aux difficultés quotidiennes de la population. Beaucoup disent aujourd’hui se sentir abandonnés et sacrifiés.
Tensions et gaz lacrymogènes
Dans certaines zones de tension, des affrontements ont également éclaté entre manifestants et forces de l’ordre. Entre Mirontsi et Pagé, des tirs de gaz lacrymogènes ont été signalés au cours des rassemblements organisés ce vendredi.
Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, un manifestant aurait été blessé lors des dispersions.
Pendant ce temps, le rôle de l’armée suscite aussi des critiques au sein d’une partie de l’opinion publique. Certains citoyens dénoncent le silence des forces de sécurité, accusées par leurs détracteurs d’être davantage au service du pouvoir exécutif que de la protection de la population.
Pour Anli Nasser, observateur engagé dans les questions citoyennes, les manifestations actuelles traduisent avant tout l’expression d’un droit démocratique fondamental.
« La désobéissance civile reste un droit démocratique lorsqu’une population estime ne plus être entendue », affirme-t-il.
Une crise sociale qui dépasse les hydrocarbures
Mais cette crise autour des hydrocarbures ne fait en réalité qu’aggraver un climat social déjà très tendu aux Comores.
Avant même la grève des taximans, le pays faisait déjà face à une autre paralysie majeure : celle du secteur éducatif. Depuis le 17 avril 2026, la Fédération des syndicats de l’éducation aux Comores (FSEC) observe une grève illimitée qui dure maintenant depuis près d’un mois.
Dans plusieurs établissements scolaires, notamment à Anjouan, les salles de classe restent vides et silencieuses. Les enseignants réclament principalement l’application des avancements ainsi qu’une nouvelle grille indiciaire adaptée au coût actuel de la vie.
Là encore, les revendications prennent racine dans les difficultés économiques grandissantes auxquelles les fonctionnaires disent être confrontés.
L’école paralysée, les élèves inquiets
Pour beaucoup d’enseignants, les salaires ne permettent plus de couvrir correctement les besoins essentiels de leurs familles. Entre alimentation, logement, transport et dépenses scolaires, plusieurs reconnaissent vivre dans une précarité devenue inquiétante.
Cette crise au sein de l’Éducation nationale inquiète particulièrement les élèves et les parents à l’approche des examens nationaux. Dans les classes de Terminale, l’angoisse gagne progressivement les candidats qui craignent de ne pas terminer les programmes à temps.
« Nous sommes perdus. Avec un programme inachevé, comment bien se préparer ? », confiait récemment une candidate au baccalauréat.
Malgré la gravité de la situation, les tensions entre syndicats et autorités continuent de se durcir. Les menaces de retenues sur salaires brandies par le ministère de l’Éducation ont davantage crispé une partie du corps enseignant qui accuse les autorités de privilégier l’intimidation plutôt que le dialogue.
Entre les écoles paralysées, les transports à l’arrêt, la flambée des prix et manifestations populaires, beaucoup de Comoriens ont le sentiment d’assister à une crise sociale généralisée. Dans les rues comme dans les familles, une même interrogation revient désormais avec insistance : jusqu’où ira cette situation avant qu’une véritable réponse politique et sociale ne soit enfin apportée ? La question demeure, même après la suspension des hausses des prix des carburants, car la crise sociale frappe durement la population, la grève des enseignants n’a pas cessé et le ministère de l’Éducation ne semble pas pressé de faire revenir les enfants dans les classes, à quelques semaines des examens.














