Il y a quinze ans, les électeurs des trois îles indépendantes désignaient le 20 décembre 2009 leurs représentants à l’Assemblée de l’Union des Comores. Le camp du pouvoir en place avait remporté haut la main l’écrasante majorité des sièges à pourvoir, confortant la légitimité du président Ahmed Abdallah Sambi.
Par MOHAMED Bakari Abdallah
Cette victoire était entachée et marquée par la corruption généralisée, mais la communauté internationale l’avait validée. L’opposition était réduite à la portion congrue. Elle représentait une part microscopique à l’Assemblée et au Congrès.

Des voix stridentes s’étaient élevées pour protester avec véhémence contre la stratégie du président et de son entourage à vouloir prolonger son mandat au-delà du mois de mai 2010.
Cela était considéré par de nombreux hommes politiques, à l’époque, comme une violation flagrante des Accords de Fomboni, signés le 17 février 2001 sous les auspices de la communauté internationale.
L’ancien président Azali Assoumani était sorti du bois et s’était hissé à la tête de cette fronde. Il se posait de façon magistrale en gardien et caution morale des institutions qu’il avait contribué à mettre en place et que son successeur voulait démolir.
Les oppositions protestaient. Quelques intellectuels et cadres non inféodés au régime débattaient dans les différents organes de presse et de communication et tentaient de sensibiliser les opinions nationale et internationale sur le danger d’une telle dérive.
Les élus mohéliens brandissaient la menace de ne pas siéger à l’assemblée. Ils envisageaient de pratiquer la politique « de la chaise vide ». Ce qui aurait ramené le pays 35 ans en arrière, époque où les députés maorais de l’assemblée territoriale agissaient de la même manière face au président du conseil, Ahmed Abdallah.
Les élus de Mwali se plaignaient à juste titre d’être les laissés pour compte. Ils exigeaient le respect de la Constitution de 2001, qui préconisait la tournante, et donc que la présidence de l’Union des Comores reviendrait à une mohélienne ou à un mohélien en 2010.
La menace sécessionniste guettait le pays. Les vieux démons avaient refait surface. Treize années après l’aventure séparatiste anjouanaise, Mohéli se rebiffait. La malédiction planait une fois de plus dans les cieux des Comores.
Certains Grands-Comoriens ravivaient la haine anti-Mdzuwani et nourrissaient la xénophobie. La très fragile unité nationale connaissait des craquements. Elle se fissurait à un moment crucial de l’histoire nationale : Maore, la première des îles à manifester des velléités séparatistes, s’acheminait vers la départementalisation en janvier 2011.
Le président Sambi récidivait. Le « héros autoproclamé de la libération de Ndzuwani s’était paré également de la toge de défenseur de l’intégrité territoriale. Devant l’auguste assemblée générale des Nations unies, il avait avancé, souvenons-nous, la thèse « une île, deux administrations ».
Ladite thèse avait l’onction du Comité Maoré, qui ne jurait que par Sambi et son offre diplomatique pour régler le contentieux comorien. Mais il fallait être dupe pour croire en la sincérité du Raïs et au sérieux de sa proposition que tout le monde a oublié aujourd’hui.
Les politiques et la société civile qui avaient participé à la conférence de Tananarive qui avait abouti à la signature des Accords de Fomboni endossent une lourde part de responsabilité.
Ils avaient conçu à la hâte des institutions bâtardes dont la plus idiote demeure l’usine à gaz qui avait fait l’objet de la modification constitutionnelle contestée, pour se partager les pouvoirs avec la bénédiction de la communauté internationale, hélas complice du malheur qui frappe le pays.
Le jeune État comorien, né au forceps et de la douleur de la séparation de Maoré en 1976, souffrait d’une instabilité constitutionnelle et politique chronique, caractéristique fondamentale des Comores post-indépendantes.
Jusque-là, le pays en apprentissage de la démocratie avait changé cinq fois de constitution en l’espace de 35 années d’indépendance. Quelle crédibilité les politiques, les défenseurs irréductibles de l’unité comorienne et les simples citoyens avaient-ils aux yeux de l’opinion internationale et de nos cousins maorais lorsque chaque île composant l’Union des Comores menace à chaque mouvement d’humeur de se séparer et de faire imploser le pays ?
Au lieu de se s’interroger sur les causes profondes de cette immaturité politique et chronique et d’identifier les racines de l’irrédentisme obsessionnel qui hante chacune des îles, les intellectuels, le personnel politique et les cadres administratifs du pays s’attachent à bricoler à la hâte des solutions que l’on pense pérennes, mais qui ne résolvent aucunement les problèmes soulevés. Ils s’attaquent aux conséquences et oublient de façon consciente et concertée d’aborder les questions de fond.
Pourtant, l’enjeu était de taille, car l’unité nationale était malmenée et gravement menacée à ce moment-là. Pendant que Sambi et ses amis s’accrochaient au pouvoir, dressaient Mwali et Ngazidja contre Ndzuwani, restauraient l’instabilité politique et aggravaient l’insécurité sociale et économique, les intellectuels auraient dû sérieusement se pencher sur l’idée et le concept même de la nation comorienne.
Oser sans complexe ni démagogie se débarrasser des scories de la politisation outrée et exagérée des concepts fondamentaux de Nation, Patrie et État comoriens, galvaudés et dénaturés consciemment pour servir la cause de la revendication maoraise.
De quelle nation parlons-nous ? Comment la définissons- nous et qu’en est-elle aujourd’hui ? Au-delà de la langue, de la religion, des origines ethniques, des coutumes unanimement reconnues et ressassées, existe-t-il une volonté commune et partagée de vivre ensemble ?
Ce questionnement heurtera certains qui le qualifieraient de provocateur. Mais il a le mérite d’engager le débat et de susciter la réflexion collective.
Ce débat longtemps capturé par le militantisme et les politiques. Alors qu’il relève d’abord du champ des intellectuels et de tous ceux qui pensent, réfléchissent et conceptualisent. Il leur appartient de nous éclairer sur ces sujets brûlants pour que les gouvernants et la société civile puissent s’approprier les fruits de leurs contributions et mener le travail de pédagogie, d’éducation et de persuasion qui me semble indispensable.
Pour engager ce début de réflexion, je me dois de citer largement le philosophe et historien Ernest Renan, qui demeure incontestablement celui qui a apporté le plus dans la définition du concept de nation (à la française bien sûr) par rapport à celle des Germaniques.
Renan définissait, en 1869, la nation comme « une âme, un principe spirituel… deux choses qui n’en font qu’une. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçus indivis ».
La nation poursuit cet auteur est donc une « grande solidarité, constituée par le sentiment de sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ».
Cette définition fait débat aujourd’hui dans une vieille nation que nous connaissons bien, la France. Elle mérite d’être auscultée chez nous, dans une optique conforme aux réalités comoriennes contemporaines sans pour autant renier son caractère universel.
Paris le 17 janvier 2025















