
Par Dr AHMED BACAR REZIDA Mohamed, médecin, Économiste de la Santé et Écrivain.
L’apparition des premiers cas de la variole du singe (mpox) à Majunga, au nord-ouest de Madagascar, à quelques centaines de kilomètres seulement des côtes comoriennes, place l’Union des Comores face à un risque épidémique réel, mais encore maîtrisable, à condition de renforcer immédiatement la prévention, la surveillance et la préparation du système de santé.

Dans un contexte de forte circulation régionale de la maladie, avec plus de 87 000 cas de mpox rapportés dans 110 pays depuis 2022, la question n’est plus de savoir si les Comores seront exposées, mais si le pays sera prêt à détecter, contenir et interrompre rapidement toute chaîne de transmission. (1)
Mpox à Majunga : un signal d’alerte pour les Comores
À la fin du mois de décembre 2025, les autorités sanitaires malgaches ont confirmé cinq cas de mpox à Majunga, sur la côte nord-ouest du pays, après des analyses réalisées par le laboratoire LA2M et l’Institut Pasteur de Madagascar. Ces patients, isolés et pris en charge, représentent les premiers cas officiellement détectés sur la Grande île depuis la résurgence régionale de la maladie en Afrique à partir de 2024. (2)
Majunga est un port majeur de l’ouest malgache, connecté au reste du pays par voie terrestre et aérienne et situé sur l’axe maritime et migratoire historique avec l’archipel des Comores. Même si Madagascar a déjà fermé un temps ses liaisons maritimes avec les Comores en 2024 pour choléra, les échanges formels et informels, commerciaux, familiaux et religieux demeurent importants et rendent plausible une importation de cas vers Moroni, Mutsamudu ou Fomboni, notamment via des voyageurs asymptomatiques en période d’incubation. (3)
Comprendre le mpox : un virus à transmission rapprochée.
Le mpox est une maladie due à un orthopoxvirus, apparenté au virus de la variole humaine, mais en général moins sévère, dont la létalité reste beaucoup plus faible que celle de la variole historique. La maladie se manifeste typiquement par une fièvre, un syndrome pseudo-grippal, un envahissement ganglionnaire, puis une éruption cutanée évoluant en lésions vésiculo-pustuleuses pouvant laisser des cicatrices. (4)
La transmission se fait principalement par contact rapproché et prolongé : contact peau à peau avec les lésions, exposition aux sécrétions respiratoires lors de face-à-face prolongé, rapports sexuels, ou partage de linge, draps et objets contaminés. Si des réservoirs animaux, notamment des rongeurs, jouent un rôle dans les zones endémiques africaines, l’épidémie mondiale récente est surtout portée par des transmissions interhumaines, en particulier dans certains réseaux sexuels. (5)
Un risque d’importation bien réel aux Comores
L’Union des Comores n’a, à ce jour, pas déclaré de cas autochtones de mpox, mais se situe au cœur d’une région où la transmission du virus persiste, avec des centaines de cas confirmés chaque mois sur le continent en 2024. L’épidémie qui touche désormais Madagascar, avec des cas confirmés, expose directement l’archipel via les flux de voyageurs pour raisons familiales, commerciales, sanitaires ou religieuses entre les deux pays. (6)
Or, les Comores disposent encore d’un système de santé fragile, avec des structures hospitalières sous-équipées et des services de laboratoire limités, ce qui complique la détection précoce d’une maladie émergente, comme le mpox. Dans ce contexte, la priorité n’est pas tant de craindre un scénario catastrophe que d’organiser une réponse proportionnée : renforcer la surveillance aux points d’entrée, préparer les équipes à reconnaître les cas et garantir des circuits de prise en charge sûrs, avant que le virus ne s’implante durablement dans le pays. (7)
Mesures urgentes de prévention à la frontière
Face à la présence de Mpox chez le voisin, la première ligne de défense comorienne à considérer se situe aux frontières maritimes et aériennes. Plusieurs mesures sont envisageables immédiatement sans bloquer totalement les échanges.
D’abord, la mise en place d’un contrôle sanitaire renforcé aux ports de Mutsamudu, Fomboni et Moroni, ainsi qu’aux aéroports de Hahaya, Bandar es salam et Ouani). Le classique questionnaire de santé déjà rodé par les pandémies récentes dans le pays, la prise de température ciblée et l’orientation des voyageurs présentant fièvre, éruption ou antécédents de contact vers une évaluation clinique rapide.
L’Information systématique des voyageurs en provenance de Madagascar par des affiches, des messages audios, et à travers les réseaux sociaux sur les signes du Mpox, les gestes d’alerte et l’importance de se signaler rapidement en cas de symptômes doit être un second volet prioritaire. Ces mesures doivent être accompagnées d’une coopération sanitaire formalisée avec le ministère de la Santé malgache pour l’échange de données, l’alerte rapide en cas de cluster lié aux déplacements entre les deux pays et, si nécessaire, l’ajustement temporaire des liaisons en cas de flambée majeure dans le chef-lieu de la région de Boeny. De telles mesures ne visent pas à stigmatiser les voyageurs ou les ressortissants malgaches, mais à protéger l’ensemble de la région, en rappelant qu’un virus ne connaît ni frontières ni nationalités.
Surveillance clinique et laboratoire : détecter tôt pour agir vite
Les expériences récentes de la pandémie de mpox dans bien des pays ont montré que la rapidité de la détection conditionne la capacité à casser les chaînes de transmission de cette maladie. (8) Concrètement, cela implique pour les Comores d’intégrer le mpox dans la surveillance épidémiologique de routine, avec une définition de cas standardisée (fièvre, éruption évocatrice, contact à risque ou voyage récent dans une zone touchée comme Majunga) diffusée à tous les centres de santé, hôpitaux et cliniques privées. Ils doivent désigner au moins un laboratoire de référence national, en capacité de prélever correctement les lésions cutanées et d’organiser l’acheminement des échantillons vers un laboratoire partenaire (par exemple l’Institut Pasteur d’Antanarivo qui est plus proche) pour confirmation par PCR. L’objectif serait double : éviter de confondre le mpox avec d’autres dermatoses fréquentes (varicelle, impétigo, scabies, réactions médicamenteuses) et documenter rapidement la situation si un cas importé apparaît, afin de déclencher le traçage des contacts et les mesures d’isolement adaptées.
Information du public : lutter contre la peur et les rumeurs
La variole du singe est une maladie qui effraie, en raison de son nom, de ses lésions cutanées visibles et de son association médiatique avec certains comportements sexuels, entre autres. Sans une communication claire et loyale, le risque est de voir se développer rumeurs, stigmatisation des malades et dissimulation des symptômes, trois facteurs qui favorisent la propagation silencieuse du virus.
Les autorités comoriennes, en lien avec les chefferies des quartiers, les leaders religieux et communautaires, ainsi que les médias locaux, pourraient diffuser des messages simples sur le mode de transmission (contacts rapprochés), les moyens efficaces de se protéger (ne pas partager draps, serviettes ou vêtements avec un malade, porter un masque en cas de toux ou d’éruption, éviter les contacts peau à peau avec une personne présentant une éruption suspecte, et se laver fréquemment les mains au savon ou avec une solution hydro-alcoolique) et sensibiliser la population à consulter le plutôt possible pour limiter les complications et protéger les proches. Cette pédagogie doit aussi être l’occasion de rappeler que la variole du singe n’est ni une « maladie étrangère » ni une « punition morale », mais une infection virale comme d’autres, qui se contrôle par la solidarité, l’accès aux soins et le respect des gestes barrières.
Protection des groupes à risque et rôle de la vaccination ciblée
Les données internationales montrent que, lors de la flambée de 2022–2024, une part importante des cas est survenue chez des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, notamment dans des contextes de multi-partenariat, même si le virus peut toucher toute personne exposée. Des formes graves ont été décrites chez les personnes immunodéprimées, particulièrement vivant avec le VIH non contrôlé, les femmes enceintes et les jeunes enfants. (9)
La vaccination de troisième génération (vaccin de type MVA-BN/JYNNEOS ou équivalent) offre environ 85 % de protection contre le mpox, et s’est révélée un outil déterminant dans le contrôle de la première vague mondiale. Pour un pays à ressources limitées comme les Comores, l’enjeu n’est pas de vacciner l’ensemble de la population, mais de négocier, avec l’OMS et les partenaires, un accès à des stocks limités pour protéger en priorité les groupes les plus exposés (certains professionnels de santé, personnes immunodéprimées, ma sara-mbavi, ou ayant de multiples partenaires) en cas de circulation locale avérée et de mettre en œuvre « une vaccination en anneau » autour des cas confirmés et de leurs contacts. Une stratégie qui a déjà fait ses preuves pour d’autres orthopoxviroses. Mais une telle politique demande de la rigueur institutionnelle, un cadre éthique et déontologique clair. Cela suppose assurer la confidentialité des données des patients et un travail de confiance avec les communautés concernées, afin d’éviter que la vaccination ne devienne un vecteur supplémentaire de stigmatisation.
Préparer les services de santé : isolement, soins et protection du personnel
La prévention de la variole du singe ne se retreint pas aux différentes mesures applicables à la frontière et à l’IEC (Information, Éducation et communication) de la population. Elle se joue aussi dans les structures de santé, qui doivent se préparer à recevoir et traiter éventuellement les cas. Les recommandations actuelles insistent sur la classique isolement des patients suspects ou confirmés dans une chambre dédiée, la limitation du nombre de soignants au contact et l’utilisation des équipements de protection individuelle (EPI) adaptés (gants, masque, surblouse) et d’assurer un traitement symptomatique rigoureux. Ce dernier doit inclure une prise en charge de la douleur, la prévention des surinfections cutanées, surveillance de l’état général, une hydratation adéquate et la prise en charge des comorbidités.
Dans les formes graves ou chez les patients à très haut risque, des antiviraux spécifiques (comme le tecovirimat) peuvent être utilisés dans les pays qui y ont accès, mais leur disponibilité reste limitée et leur usage aux Comores dépendrait d’un appui international. Dans tous les cas, la protection du personnel de santé est cruciale, car une contamination intrahospitalière fragiliserait encore davantage un système déjà sous tension.
Une opportunité pour renforcer la sécurité sanitaire aux Comores
Au-delà de l’urgence Mpox, l’alerte venue de Majunga doit être lue comme un révélateur : la sécurité sanitaire comorienne est intimement liée à celle de ses voisins, Madagascar, la Tanzanie, la Réunion, Maurice ou le Mozambique. Tirer les leçons des crises récentes (choléra, dengue, Covid-19) signifie investir dans une veille épidémiologique plus robuste, des laboratoires plus performants et une coopération régionale systématique, plutôt que réagir au coup par coup à chaque nouvelle menace.
Prévenir l’apparition du mpox aux Comores ne consiste pas à fermer le pays au monde, mais à le préparer à vivre dans un environnement où les agents infectieux franchissent les frontières plus vite que jamais. Cela exige une politique sanitaire forte, une mobilisation des professionnels de santé et une implication active des citoyens, pour que chaque voyageur, chaque famille et chaque quartier devienne un maillon de la protection collective, plutôt qu’un maillon faible de la chaîne de transmission.
Sources :
2- https://english.news.cn/africa/20251231/068a9f6162a24e0a962c95d240f274d3/c.html.03.01.2026
3- https://weafrica24.com/2025/04/15/progress-towards-resuming-maritime-links-between-comoros-and-madagascar/.03.01.2026
4- https://www.pasteur.fr/en/medical-center/disease-sheets/mpox-formerly-monkeypox.03.01.2026.
5-8-9- https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11976452/.03.01.2026.
7- https://patient.info/travel-and-vaccinations/comoros.03.01.2026.















