Dans l’industrie musicale comorienne, certains artistes brillent sous les projecteurs, leurs visages inondent les réseaux sociaux et leurs voix résonnent sur toutes les plateformes. Mais derrière les refrains que l’on fredonne, les hymnes que l’on partage et les titres qui deviennent viraux, il existe un autre monde : celui des artisans cachés, ceux qui sculptent les mots, qui donnent sens aux émotions, qui transforment des vécus en mélodies. Aba-Himaya est de ce monde.
Par AMP
Au cœur de l’univers de la musique aux Comores, un nom revient de plus en plus : Aba-Himaya, de son vrai nom Nadjim Youssouf Boina, parolier comorien devenu incontournable.

Longtemps discret, presque invisible par choix, il est aujourd’hui considéré comme l’une des plumes les plus fines et les plus influentes de la nouvelle génération. Entre héritage spirituel, sensibilité artistique et maîtrise du verbe, il s’impose progressivement comme la conscience poétique de la musique comorienne.
De l’audiovisuel à la plume : un parcours façonné par la culture
Bien avant que ses mots ne se retrouvent dans des hits populaires, Aba-Himaya évolue dans un univers où l’expression est reine : celui de l’audiovisuel. À Dzahani II Télévision, chaîne communautaire dans laquelle il a animé plusieurs émissions, dont la très suivie “Soma Rishiye”.
Ce programme, qui était un espace d’échanges culturels et artistiques, accueillait des artistes qui ont marqué la musique comorienne. Sa proximité avec les artistes, ses discussions régulières avec eux, ses observations des dynamiques culturelles locales constituent alors une école informelle, mais extrêmement formatrice.
Un héritage spirituel et une vision centrée sur l’humain
Fils d’un hatub et imam, Aba-Himaya grandit dans un environnement où les mots ne sont pas seulement une manière de s’exprimer, mais un moyen d’influencer, de toucher, de transmettre. La parole, chez lui, est un acte responsable.
Cette éducation fondée sur la spiritualité, le respect et le sens de la nuance façonne plus tard son approche de l’écriture. À cela s’ajoute une formation en tourisme, qui ouvre son esprit à d’autres cultures, d’autres formes d’expression, d’autres manières d’être humain.
Lorsqu’on lui demande ce qui l’inspire, il résume sobrement sa philosophie : « Ce qui m’inspire, c’est l’humain. J’écoute l’artiste : son histoire, ses blessures, ses rêves, sa vision. Je n’écris pas pour remplir des lignes, j’écris pour toucher son public. »Cette déclaration, simple mais puissante, est la clé de son talent.
Une ombre qui éclaire la scène
Ceux qui suivent la musique comorienne ne le connaissent peut-être pas de nom. Pourtant, ils connaissent ses mots. Aba Himaya écrit pour des artistes majeurs, dont Pedro Karim, avec entre autres titres «Tsi Dengue » et « Hidaya», véritables phénomènes sur YouTube, Ibu Black, avec « Tsozi », ou encore Hairia, avec « Hari Hari » et autres morceaux de son dernier album, ou encore Faraz avec « Watniya » : hymne officiel de la campagne de vaccination.
À cela s’ajoutent une multitude de chansons de mariage devenues virales sur TikTok, ainsi que des collaborations qu’il tient à garder secrètes, par respect pour les labels et les artistes.
Son empreinte musicale est partout, mais sa signature, elle, reste invisible. Ce rôle discret, il l’assume pleinement. Pour Aba-Himaya, la création doit servir l’artiste, non l’inverse : « Je me vois comme un artisan de l’ombre, et cela me suffit humblement. Mon travail consiste à aider les artistes à porter leur histoire plus haut. »
Il remercie d’ailleurs ceux qui ont cru en lui : « Je tiens à remercier mon frère Pedro, car c’est grâce à lui qu’aujourd’hui on parle de moi. » Avec Pedro Karim, une relation artistique unique s’est construite.
Pedro Karim : “C’est lui qui transforme mes émotions en mots.”
S’il y a bien quelqu’un qui comprend la valeur d’Aba-Himaya, c’est Pedro Karim. Pour lui, la plume de son ami dépasse la simple écriture : « Aba-Himaya apporte une profondeur rare. Il transforme mes émotions en des mots justes, puissants, parfaitement alignés avec ce que je veux transmettre. »
Pedro insiste sur ce qui le distingue : « Sa force, sa rapidité, sa capacité à lire mes idées. Il écrit vrai, sans artifices. Il comprend mon univers mieux que personne. » Mais ce qui marque le plus dans leur histoire, c’est la naissance de leur première collaboration. Pedro raconte : « Un jour, au Select, je lui fais écouter une topline. Je m’absente deux minutes… et il avait déjà presque bouclé le premier couplet. C’est là qu’est né Tsidegue. » Ce moment déclenche une avalanche de créations : Hidaya, Gnadzo, Trouda (à venir), Ntsale (bientôt disponible), et une série de morceaux encore confidentiels.
Pedro ajoute : « Son talent est immense et sa reconnaissance ne fait que commencer. Son heure arrivera, inchallah. »
Hairia : “Ses mots créent une atmosphère.”
La chanteuse Hairia partage le même respect pour sa plume, devenue pour elle un appui central. Elle explique : « Il a apporté une inspiration et une profondeur qui ont façonné plusieurs de mes sons. Sa sensibilité m’a permis d’exprimer des émotions que je n’aurais pas su formuler seule. » Ce qui l’impressionne le plus : « Il écrit vite, et ses mots créent une atmosphère. Ils ne racontent pas seulement une histoire : ils la font vivre. »
Pour elle, son style est reconnaissable entre mille : « Il maîtrise subtilement la langue comorienne, avec authenticité et poésie. » Elle se souvient du moment où son écriture l’a touchée pour la première fois : « J’ai lu un de ses textes sur TikTok… j’ai été surpris par la force de ses mots. Ça m’a directement accroché. » Comme Pedro, elle estime qu’il est grand temps qu’il soit reconnu : « Il est resté trop longtemps dans l’ombre : son talent doit briller. »
Matrack Records : “Une plume qui semble d’un autre monde”.
Le label Matrack Records, maison de disque d’Ibu Black, partage aussi un regard admiratif :« Une influence positive qui pousse à toujours faire mieux. » Au sein du label, ils soulignent son efficacité : « Simplicité, rapidité à comprendre la direction du titre. Pour eux, pas de doute : « Aba-Himaya mérite d’être cité comme un artiste à part entière, au même titre qu’un beatmaker, si ce n’est plus. »
Un avenir ambitieux et universel
Aba-Himaya ne compte pas s’arrêter là. Il rêve d’un avenir où sa plume voyagerait bien au-delà des Comores. « Je souhaite continuer à écrire pour les artistes comoriens et ouvrir des collaborations internationales. J’aimerais sortir un album de slam, un livre, un recueil ou un EP.» Il envisage aussi de rejoindre une grande structure comme Watwaniya ou Matrack, tout en restant fidèle à Pedro. « Embellir et faire voyager la langue comorienne au-delà des îles. » reste son objectif ultime.
Aujourd’hui, tous ceux qui ont travaillé avec lui s’accordent à dire qu’Aba-Himaya est une pièce maîtresse du puzzle musical comorien. Il est de ceux qui transforment des émotions brutes en poésie chantée, de ceux qui honorent la langue, le vécu et l’identité de leur peuple.















