Idriss Mohamed Chanfi a présenté son dernier livre, « Maore : sortir de l’impasse” (éditions Cœlacanthe, 2025), le 25 juin dernier à Moroni.
Par Hachim Mohamed
« Maore : sortir de l’impasse » est un petit livre d’une centaine de pages criant de vérité et de sincérité. C’est une remarquable synthèse des débats sur la question de Mayotte.

Le ton est donné dès le début de l’essai avec la préface d’Ahmed Thabit qui porte toute la philosophie du « Comité Maore ». Il revient notamment sur la mobilisation du 15 avril 2025 sur la place de l’indépendance « au cours de laquelle toute la population, toutes tendances politiques confondues, s’était mobilisée contre l’implantation d’une base navale dans l’île comorienne de Mayotte et contre le sinistre projet français de faire intégrer l’ile à la Commission de l’Océan Indien. »
Au fil des pages, le lecteur se rend compte que, non seulement quelque chose change dans la perception et le combat pour le retour de Maore dans l’unité de l’archipel des Comores composé de quatre iles, mais aussi que le réquisitoire sur la France est terrible, argumenté, implacable et convaincant.
Pourtant, Idriss Mohamed est également le témoin privilégié de la lente, mais progressive marginalisation du Comité Maore de la part des régimes qui se sont succédé à la tête de l’État comorien. Cependant, le combat que porte Idriss Mohamed pour l’unité des Comores n’a pas pris une ride. « On peut résister aux diktats de l’impérialisme, en particulier le français. On a vaincu la France et arraché l’indépendance. On pourra la vaincre et recouvrer l’intégrité du pays. », lit-on sous sa plume.
50 ans d’une indépendance tronquée
Étudiant et membre dirigeant de l’ASEC (Association des Stagiaires et Étudiants comoriens), puis membre dirigeant du Front démocratique (FD), le parti comorien qui a osé affronter les mercenaires, Idriss Mohamed s’est aussi engagé en faveur de la sauvegarde de l’intégrité territoriale de Comores. Son engagement reste incontestable et bien connu du pays.
Comment, s’interroge le livre, les séparatistes peuvent-ils faire croire que les Maorais ont à l’unanimité accepté la départementalisation de l’île dans un contexte de dépersonnalisation du colonisé ? Comment expliquer, suivant cette même logique de manipulation française que les Serrer-la-main (Maorais, partisans de l’unité de l’archipel) ont été sévèrement punis, violentés et expulsés de l’île ? Comment des négationnistes peuvent-ils faire croire que la nation comorienne n’a jamais existé, que les quatre îles n’ont rien en commun et que Maore n’a jamais été comorienne alors que lorsque les colons ont envahi les Comores, ils ont trouvé une nation qui était constituée et un État-nation en construction ?
Pour caractériser la situation, le mot « mensonge » revient en leitmotive de l’indignation cinq fois dans l’avant-propos de l’essai.
Le 12 novembre 1975
À l’instar de l’essai « Les Damnés de la terre » du médecin psychiatre Franz Fanon, on retrouve dans « Maore : sortir de l’impasse » les mécanismes de violence et de domination qui induisent une perte de l’identité.
Le livre d’Idriss nous rappelle la résolution 3385 du 12 novembre 1975 qui consacre l’adhésion de Comores à l’ONU. Cette décision, qui affirme clairement l’appartenance de Maore à l’État comorien, avait appelé la France à respecter l’intégrité territoriale des Comores composée de 4 îles.
Le livre montre aussi les conséquences terribles de cette mesure administrative initiée par le Premier ministre français, Édouard Balladur le 18 janvier 1995, instaurant un visa d’entrée à Maore pour les ressortissants des trois autres îles.
Le bras de mer Ndzuani-Maore est devenu un des plus grands cimetières marins du monde avec plus 30.000 morts pour une population de moins d’un million. Idriss Mohamed évoque cette perte d’identité qui amène certains à ériger des barrages dans les hôpitaux pour en interdire l’accès à ceux qu’ils considèrent comme des « clandestins ». Il décrit ces scènes dans lesquelles des parents expulsent des enfants des écoles.
Le livre ne se contente pas de relever les nombreuses résolutions de l’ONU qui condamnent fermement la présence française à Maore, il dénonce aussi le statut végétatif de « collectivité territoriale » qui a duré de 1976 à 2001.
A en croire, Ferdinand Malin-Soucramanien, professeur de droit public à l’Université de Bordeaux (source citée par Idriss Mohamed Chanfi), on a vendu aux Maorais l’étiquette de département alors que du point de vue législatif, c’est une collectivité.
Et Idriss Mohamed fournit des chiffres qui dénotent la faillite de la politique du vrai-faux département. Il cite notamment le taux de chômage à hauteur de 37%, le revenu de 160 euros par mois pour 77% de la population, les 57% des Maorais en insécurité alimentaire, les 45% qui ne se soignent pas par manque d’accès aux médecins ou de moyens ou encore des 60% des habitants qui vivent dans les bidonvilles.
Le panafricanisme de souveraineté
Idriss Mohamed revient sur la manière dont la France a balkanisé les Comores.
Comment, à partir des résultats de la consultation du 22 novembre 1974 pour l’indépendance (94,57% de oui et 5,3% de non), la France est passée à une prise en compte des résultats « ile par ile » qui révèle 63,22% de « non » à Maore ?
Face à la France, qui pour reprendre l’expression d’Idriss Mohamed Chanfi continue de garder son genou sur le cou des Comores, les Maorais protestent actuellement contre une loi-programme qui annonce l’expropriation des habitants d’une partie de leur île. L’ouvrage fait ainsi état des opposants à la ligne pro-française qui sont bien présents à Maore.
Pour arrêter les mensonges, il faut selon l’auteur « rassembler les forces dans une seule organisation nationale ; porter le combat partout sur le territoire y compris et surtout à Maore ; étendre la lutte en suscitant une nouvelle solidarité en particulier avec les pays africains via une vaste campagne de sensibilisation internationale et surtout le Front uni contre l’occupation illégale de Maore doit intégrer le panafricanisme de souveraineté. »
L’essai d’Idriss Mohamed Chanfi nous rappelle « Les Damnés de la terre » de Franz Fanon. L’auteur déclarait que « chaque génération doit découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir, dans une relative opacité. Pour un peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, car la plus concrète, est d’abord et avant tout la terre : la terre qui lui apportera le pain et, surtout, la dignité. »















