Une nouvelle tragédie en mer a endeuillé l’île d’Anjouan lundi 28 juillet, ravivant une douleur collective que les Comoriens connaissent trop bien.
Par Anoir Ahamada
Une embarcation de fortune (kwasa-kwasa), parti de la région de Shissiwani à destination de Mayotte, a chaviré dans des conditions particulièrement périlleuses. Parmi les victimes, quatre membres d’une même famille, originaires du village de Boungouéni, dans la commune de Sima : Saindou Mirdane, Mistoih Mirdane, Mouhoulissou Mirdane et Amdillah Saindou.

Cette traversée dramatique n’était pas un simple voyage d’émigration économique, mais une course désespérée vers des soins médicaux introuvables sur les trois autres îles de l’archipel. Saindou Mirdane, grièvement blessé à Moroni la semaine précédente, devait impérativement recevoir une prise en charge spécialisée. Devant l’incapacité du système de santé local à le sauver, ses proches ont pris la terrible décision de tenter la traversée. À bord du kwasa se trouvaient ses deux frères et son fils, tous convaincus que cette expédition clandestine représentait leur seule chance de salut.
Le destin en a décidé autrement. Emportés par les flots, les quatre hommes n’ont pas survécu, à l’instar d’un nombre indéterminé d’autres passagers anonymes. Le nombre exact de victimes reste flou, comme souvent dans ces tragédies maritimes, mais les témoignages évoquent un bilan humain très lourd.
Des vies brisées, une communauté sous le choc
Le deuil est profond à Boungouéni, ce paisible village du sud d’Anjouan d’où étaient originaires les disparus. Le silence pesant qui règne dans les ruelles témoigne de la douleur d’une population une fois de plus confrontée à l’horreur. Ousseni Abdou, cousin des défunts, peine à contenir son émotion : « C’est trop dur, trop injuste. Quatre membres d’une même famille, partis ensemble, engloutis dans les eaux. On ne peut même pas leur dire adieu correctement. C’est écoeurant. »
Dans la même veine, Bacar Ahmed, un ami proche de Mouhoulissou Mirdane, raconte avec stupeur leurs dernières heures : « On discutait ensemble la veille, comme d’habitude. Je n’aurais jamais imaginé que c’était notre dernière conversation. Il ne m’avait rien dit. Peut-être pour ne pas m’inquiéter… »
Ces témoignages bouleversants rappellent que derrière chaque naufrage il y a des visages, des histoires, des projets brisés, des familles anéanties. Ils mettent aussi en lumière une réalité effroyable : l’exil sanitaire est devenu, pour beaucoup, une sentence de mort potentielle, une roulette russe avec l’océan.
Une mer meurtrière, une urgence ignorée
Ce drame intervient dans un contexte météorologique particulièrement défavorable. La mer était fortement agitée et une alerte cyclonique avait été émise. Naviguer dans de telles conditions relève de l’inconscience, diraient certains. Mais pour Nouredine Abdallah, habitant de Shissiwani, cette décision est le reflet d’un désespoir profond, d’un choix contraint par l’urgence : « On le savait, la mer n’était pas bonne. Mais que faire ? Quand ton frère est entre la vie et la mort, tu fais ce que tu peux. Ici, on n’a pas d’alternative. »
Cette déclaration en dit long sur la faillite du système de santé comorien. Dans un pays où les structures hospitalières manquent cruellement de moyens, de personnel, de médicaments et d’équipements, la moindre urgence médicale grave pousse les familles vers des solutions aussi risquées qu’illégales. Mayotte, île voisine et département français, incarne pour beaucoup l’ultime chance d’être soigné dignement, malgré la peur de l’expulsion, le rejet, et surtout, le danger du voyage clandestin.
Trois kwassa chavirés en un mois : l’hécatombe silencieuse
Le mois de juillet 2025 restera gravé comme l’un des plus sombre de ces dernières années. Selon plusieurs sources locales, ce naufrage est le troisième en moins de quatre semaines, et chaque incident apporte son lot de disparus et de douleurs indicibles. Les chiffres exacts sont flous comme toujours, les traversées s’effectuent en secret, sans registre précis mais la tendance est incontestablement inquiétante.
Les autorités, souvent promptes à condamner l’émigration irrégulière, peinent à proposer des alternatives crédibles. L’opinion publique commence à s’impatienter. La répétition des drames finit par interroger la responsabilité collective : à qui la faute ? Aux autorités politiques qui n’ont pas su (ou voulu) construire un système de santé digne de ce nom ? À la population qui continue de risquer sa vie en mer malgré les avertissements climatiques ? Ou aux deux, à force de renoncements mutuels ?
Un habitant de Sima, ayant requis l’anonymat, s’interroge à voix haute : « Il faudra combien de morts encore pour que les choses changent ? On parle de souveraineté, d’indépendance, mais nos citoyens meurent parce qu’ils n’ont pas accès à un hôpital. »
L’insoutenable banalisation de la tragédie
Ce qui choque le plus, au-delà même du drame, c’est cette forme de résignation sociale qui semble s’installer. Les naufrages ne suscitent plus l’émoi national qu’ils devraient provoquer. Quelques jours d’indignation sur les réseaux sociaux, quelques larmes versées dans les familles, puis la vie continue. Les familles enterrent les absents quand elles le peuvent et reprennent tant bien que mal le cours de leur existence.
Mais à Boungouéni, la plaie reste béante. Le nom des Mirdane restera à jamais associé à cette mer impitoyable qui a englouti leurs espoirs. La communauté, unie dans la douleur, demande que justice soit faite, non pas au sens pénal, mais au sens moral et politique : que l’État prenne enfin ses responsabilités et que plus jamais une famille n’ait à sacrifier quatre de ses membres pour tenter de soigner un blessé.
Une question de dignité nationale
Ce naufrage n’est pas un accident isolé. Il est le symptôme d’un mal plus profond : le sentiment d’abandon ressenti par une frange croissante de la population comorienne. Quand se soigner devient un luxe inaccessible, quand partir en mer est perçu comme une nécessité de survie, c’est que la nation a failli dans sa mission la plus élémentaire : garantir la vie.
Il ne suffit plus de compatir. Il faut agir. Offrir un accès aux soins digne de ce nom. Renforcer les infrastructures hospitalières. Former et retenir les médecins. Équiper les centres de santé. Rétablir la confiance. Redonner de la dignité à ceux qui n’ont plus que l’exil pour se soigner. Car si rien ne change, d’autres kwasa partiront. Et d’autres familles, comme celle des Mirdane, paieront le prix fort. Et nous, collectivement, resterons complices d’un silence qui tue.















