Chaque année, des millions d’Africains vivant à l’étranger reprennent la route de leurs terres natales, le cœur chargé d’amour pour leurs proches et les bras remplis de présents. Cette transhumance estivale de la diaspora, pourtant précieuse pour l’économie et la cohésion sociale du continent, continue de se faire dans l’indifférence quasi générale des autorités locales. Pire encore, elle est régulièrement marquée par des expériences de voyage douloureuses, coûteuses, voire dangereuses.
Par IBRAHIM Mahafidh Eddine
Comment expliquer que l’Afrique, qui tire pourtant tant de sa diaspora, n’ait toujours pas été capable d’organiser un système de transport aérien à la hauteur de l’engagement de ses enfants de l’étranger ? Revenons sur les réalités et les enjeux d’un sujet brûlant, trop longtemps ignoré.

Une diaspora active, généreuse et fidèle
La diaspora africaine est aujourd’hui l’une des plus dynamiques au monde. Dispersés aux quatre coins du globe : en Europe, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient ou encore en Asie, ces hommes et femmes ont quitté leur terre natale pour diverses raisons. L’héritage colonial (britannique, français, portugais…), les impératifs économiques, les besoins en formation ou encore l’accès aux soins médicaux ont été autant de facteurs de départ. Mais malgré l’éloignement, l’attachement à la terre mère reste profond.
À chaque occasion, la diaspora se mobilise pour soutenir les familles, les projets communautaires, les investissements locaux. Elle envoie de l’argent, finance des écoles, construit des maisons, paie des soins de santé, aide aux funérailles, organise des collectes d’urgence en cas de catastrophe… Ce soutien massif, bien souvent silencieux et volontaire, est vital pour les économies africaines. À titre d’exemple, les transferts d’argent de la diaspora pèsent parfois plus lourd que l’aide publique au développement. Et pourtant, que reçoit-elle en retour ?
Le voyage de la honte : billets hors de prix, accueil indigne
Les membres de la diaspora ne demandent pas grand-chose. Pouvoir rentrer chez eux sans se ruiner, être accueillis avec dignité, voyager en sécurité. Ce qui est normal dans d’autres régions du monde devient une épreuve pour les Africains.
Prenons le cas des Comores. Pour un aller-retour entre la France et Moroni, il faut parfois débourser plus de 2 500 euros. C’est tout simplement l’un des billets d’avion les plus chers au monde. Pourquoi ? Parce qu’aucune compagnie nationale comorienne ne dessert correctement la diaspora. Ce sont des compagnies étrangères souvent avec peu de considération qui se partagent le marché avec la bénédiction tacite des autorités. Résultat : des retards fréquents, des valises perdues, des correspondances ratées et un mépris total envers ces voyageurs pourtant si importants.
L’accueil sur place ? Parfois humiliant. Aéroports vétustes, absence de services d’assistance, longues attentes, contrôles arbitraires. Pire, certaines infrastructures ne répondent à aucune norme internationale de sécurité. Le terrible crash de Yemenia Airways en 2009, qui a coûté la vie à 152 passagers, en majorité comoriens, reste dans toutes les mémoires. Depuis ce drame, aucune amélioration significative de l’aéroport de Moroni n’a été mise en œuvre. Un silence honteux, un oubli impardonnable.
Des promesses jamais tenues : où sont les compagnies nationales ?
Face à ce désastre organisationnel, plusieurs gouvernements africains ont promis la création ou la relance de compagnies aériennes nationales. Mais trop souvent, ces projets restent lettre morte. Aux Comores, une compagnie nationale avait été annoncée pour 2022. Nous sommes en 2025, et elle n’a jamais vu le jour.
Pourtant, des exemples existent. Air Sénégal, malgré ses difficultés récentes à honorer les loyers d’avions loués à une société américaine, montre qu’il est possible d’avoir une flotte nationale, même partiellement louée, pour assurer la mobilité des citoyens. Pourquoi les Comores ou d’autres pays dans la même situation, ne peuvent-ils pas suivre cet exemple ? Il ne s’agit pas d’ambition irréaliste, mais de bon sens économique : capter une partie de cette manne financière qui profite aujourd’hui aux compagnies étrangères, et la réinjecter dans l’économie nationale.
L’indifférence des autorités : un mépris institutionnalisé
Ce qui choque le plus, c’est le manque total de respect de certaines autorités africaines envers leur propre diaspora. Celle-ci est perçue comme une source d’argent facile, et non comme une composante essentielle de la nation. Aucun dispositif d’accueil, aucune reconnaissance officielle, aucun effort pour faciliter le retour temporaire ou permanent. Même le droit de vote depuis l’étranger, pourtant fondamental dans toute démocratie, est refusé ou entravé dans plusieurs pays.
Il est temps de reconnaître une vérité essentielle : la diaspora est l’avenir de l’Afrique. Elle représente une force vive, une richesse intellectuelle, financière et culturelle. Elle est souvent mieux formée, mieux connectée, plus proactive que bien des élites locales. Ne pas collaborer avec elle, c’est saboter l’avenir.
Respect, dignité et engagement : l’Afrique doit se réveiller
Les États africains doivent comprendre une chose : la diaspora ne quémande rien. Elle donne, sans condition. Elle mérite, en retour, respect, écoute et services dignes. Cela passe par la création de compagnies aériennes fiables, l’amélioration des infrastructures aéroportuaires, la baisse des prix des billets, la sécurité des vols et un accueil chaleureux à chaque retour.
Tout gouvernement qui ignore cette responsabilité passe à côté de formidables opportunités. La diaspora peut investir, créer des emplois, transférer des compétences, faire rayonner le pays à l’international. Encore faut-il lui tendre la main, et non lui tourner le dos.
Honneur à nos diasporas africaines
À tous ceux qui, de Paris à Dubaï, de New York à Johannesburg, continuent de penser à leur village, à leur famille, à leur pays, merci. Merci pour votre amour de l’Afrique, pour votre fidélité malgré l’ingratitude. L’Afrique ne se développera pas sans vous. Et plus tôt nos dirigeants le comprendront, plus tôt nous entrerons dans une nouvelle ère, où voyager ne sera plus un calvaire, mais un droit, un plaisir, et une fierté.















