Le 18 mars dernier, un kwasa-kwasa en provenance d’Anjouan a chaviré près de Mayotte. Fort heureusement, malgré les rumeurs, cette fois, aucune victime n’a été déplorée.
Par Naenmati Ibrahim
Un kwasa-kwasa en provenance de Hassimpawo, dans la région du Nyumakélé (Anjouan), a chaviré au large de Mayotte, près de Mbouini, mardi 18 mars. Si les premières rumeurs faisaient état de plusieurs morts, une source fiable a rapidement rectifié l’information en affirmant que tous les passagers avaient été secourus et placés au Centre de Rétention Administrative (CRA) à Pamandzi par les autorités françaises.

Mayotte, une île en détresse, mais toujours un mirage
Ce drame n’est malheureusement pas un cas isolé. Depuis des décennies, la traversée en vedette entre Anjouan et Mayotte est synonyme de danger et de tragédies. Si cette fois, la mer n’a pas pris de vies, l’histoire n’en reste pas moins dramatique. Ce naufrage illustre une réalité qui dure depuis près de 30 ans : malgré les dangers en mer et les conditions de vie précaires sur l’île, Mayotte continue d’attirer des milliers de migrants en quête d’un avenir meilleur. Un paradoxe cruel, alors même que l’île est en crise, ravagée par le cyclone Chido et frappée par une grave pénurie alimentaire.
Des voyages périlleux vers une île elle-même en détresse, car pour beaucoup d’Anjouanais, Mayotte demeure un Eldorado, un dernier espoir, même dans le chaos.
Un drame évité de justesse
L’annonce du naufrage a d’abord circulé sur les réseaux sociaux, accompagnée de la rumeur faisant état de plusieurs morts. Mais une femme, dont deux frères faisaient partie des passagers, a tenu à rétablir la vérité en envoyant un message à une personne ayant partagé la publication contenant cette fausse information. Elle a déclaré :
« Vous êtes des menteurs, il n’y a eu aucun décès, tous ont été secourus et transférés au Selec. »
La Selec est le terme utilisé par les gens à Mayotte pour désigner le Centre de Rétention Administrative, où sont enfermés les migrants avant leur expulsion vers Anjouan ou la Grande-Comore.
En proie à l’angoisse, cette femme a même menacé la personne en question, bien que celle-ci n’ait fait que partager la publication et n’en soit pas l’auteur. Son témoignage illustre la peur omniprésente des familles : chaque départ est une angoisse, chaque traversée un risque mortel. Pourtant, cela n’empêche pas les kwasa-kwasa de continuer à prendre la mer.
Mayotte, considérée comme une île comorienne
Ce qui choque dans cette tragédie, ce n’est pas seulement le naufrage, mais le fait que les migrants continuent d’y affluer malgré un danger flagrant. La véritable raison de ces départs massifs réside dans le lien historique et familial qui unit Mayotte aux Comores. Beaucoup d’Anjouanais ont des proches dans l’île, ce qui les pousse à braver les interdits et tous les risques pour les rejoindre.
Même si Mayotte est aujourd’hui à genoux, frappée par le cyclone Chido et confrontée à une crise alimentaire sans précédent, les arrivées clandestines ne cessent pas pour autant.
Quelques jours après la catastrophe, alors que la situation était vraiment dramatique, une vingtaine de kwasa-kwasa ont accosté sur l’île. Les passeurs avaient compris que la surveillance maritime serait relâchée en raison de l’état d’urgence. Cela témoigne de la détermination des Anjouanais à rejoindre Mayotte, coûte que coûte.
Un cycle infernal
Ceux qui parviennent clandestinement à Mayotte vivent dans la peur permanente d’être arrêtés et ce n’est pas tout, ils vivent dans une précarité extrême. Les interpellations sont nombreuses, en mer comme sur terre. Leurs habitations, jugées insalubres, sont souvent détruites. Mais être expulsé ne signifie pas renoncer : beaucoup retentent immédiatement la traversée.
Ce cycle sans fin est accentué par une autre réalité encore plus brutale : pour beaucoup, il n’y a plus d’avenir à Anjouan. Certains vendent tout ce qu’ils possèdent pour financer leur voyage. Mais comme la traversée est risquée, ils doivent souvent essayer plusieurs fois, jusqu’à se ruiner. À ce stade, retourner à Mayotte devient la seule option, au péril de leur vie.
Un drame qui dure depuis 30 ans
Cette tragédie s’inscrit dans une longue série de naufrages qui endeuillent l’archipel des Comores depuis l’instauration du visa Balladur en 1995. En près de 30 ans, des milliers de migrants ont péri en mer, tentant de rejoindre Mayotte malgré l’interdiction de la France. Pourtant, aucune solution politique durable n’a jamais été trouvée pour éviter ces drames.
La France continue ses expulsions massives, tandis que les Comores restent impuissantes face à l’exode de leur population. Pendant ce temps, les kwassa-kwassa continuent de partir, les familles continuent de pleurer leurs disparus, et l’océan continue d’engloutir des vies dans l’indifférence générale.
Le bras de mer entre Anjouan et Mayotte est devenu un cimetière qui fait pourtant couler de l’encre.
Alors, certes, le naufrage du 18 mars n’a fait aucune victime. Mais combien d’autres kwasa-kwasa sombreront encore avant qu’une véritable solution ne soit trouvée ?