Le bénévolat, aux Comores, n’est ni une pratique récente ni un concept importé. Il constitue depuis toujours une réalité sociale profondément enracinée dans l’histoire, la culture et l’organisation communautaire de l’archipel.
Par Azhar de Youssouf, Écrivain
Bien avant que le droit moderne ne s’intéresse à la notion d’« engagement bénévole », les Comoriens vivaient déjà selon des principes de solidarité, d’entraide et de responsabilité collective. Le bénévolat s’y manifestait naturellement dans la vie du village, de la famille élargie, de la mosquée, de l’école et dans toutes les grandes étapes de la vie sociale, des mariages aux deuils, des travaux communautaires à la prise en charge des plus vulnérables.

Le bénévolat peut être défini comme un engagement libre, volontaire et gratuit d’une personne au profit d’autrui ou de la collectivité, en dehors de toute relation salariale. Il s’agit d’un don de soi, consenti sans contrainte, sans rémunération et sans recherche d’avantage matériel. Le bénévole n’est pas lié par un contrat de travail, ne perçoit aucun salaire et n’est soumis à aucun lien de subordination juridique. Sa participation repose sur la liberté, la responsabilité morale et le respect des valeurs humaines. Il peut, le cas échéant, être remboursé des frais réellement engagés dans le cadre de son activité, à condition que ces remboursements ne constituent pas une rémunération déguisée.
Dans la société comorienne, le bénévole occupe une place essentielle. Il complète l’action des pouvoirs publics, soutient les associations, renforce la cohésion sociale et participe activement au développement local. Son engagement répond à des motivations diverses : être utile à la société, servir l’intérêt général, préserver les valeurs culturelles et religieuses, transmettre un savoir, encadrer les jeunes ou tout simplement participer à la vie collective. Le bénévolat est par nature ouvert à tous, sans distinction d’âge, de sexe, d’origine sociale ou de conviction, et s’inscrit dans une démarche éthique respectueuse de la dignité humaine.
Il convient toutefois de rappeler que le bénévolat ne doit jamais se confondre avec le salariat. Il ne peut ni remplacer un emploi rémunéré ni servir de moyen pour contourner les obligations sociales et juridiques. Le bénévole n’est pas non plus un volontaire indemnisé, un militant politique ou un simple sympathisant. Ces statuts peuvent parfois se cumuler, mais ils demeurent distincts. Le bénévolat conserve son essence propre : la gratuité et la liberté d’engagement.
Pendant longtemps, cette culture du bénévolat a constitué l’un des fondements de l’équilibre social aux Comores. Elle permettait l’encadrement des jeunes, la transmission des valeurs, le contrôle social informel et l’apprentissage du vivre-ensemble. Le village, le quartier et la communauté jouaient un rôle éducatif fondamental. Les anciens encadraient les plus jeunes, les adultes intervenaient collectivement pour corriger, orienter et accompagner. Le bénévolat n’était pas seulement une action ponctuelle, mais un véritable mode de vie.
Cependant, force est de constater qu’au cours de ces dernières années, le bénévolat connaît un net recul dans la société comorienne. On observe un certain désengagement des citoyens vis-à-vis des actions communautaires. De plus en plus de personnes ont tendance à s’enfermer dans leurs maisons, à se replier sur leur sphère privée et à bouder les initiatives collectives. La participation aux travaux communautaires, aux associations de quartier, aux activités culturelles et éducatives se fait plus rare, notamment chez les jeunes et les actifs.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large de transformation de la société comorienne. L’ouverture au monde, l’intensification des voyages, la migration, la découverte d’autres cultures et d’autres modes de vie ont profondément modifié les repères traditionnels. La société tend progressivement à devenir plus individualiste et plus matérialiste. La recherche de la réussite personnelle, de l’argent et du confort matériel prend parfois le pas sur l’engagement collectif et le sens du bien commun. Le temps libre, autrefois consacré à la communauté, est désormais absorbé par des préoccupations individuelles, les écrans, les réseaux sociaux ou la quête de revenus.
Ce recul du bénévolat n’est pas sans conséquences. Il fragilise le lien social, affaiblit la solidarité et laisse de nombreux jeunes livrés à eux-mêmes. L’absence d’encadrement communautaire favorise l’émergence de comportements déviants, de vices sociaux et de formes de marginalisation. Là où la communauté jouait autrefois un rôle de régulation, de transmission et de protection, le vide laissé par le désengagement collectif expose les jeunes à l’errance, à la délinquance et à la perte de repères. La rupture de la connexion intergénérationnelle empêche la transmission des valeurs, du respect, de la discipline sociale et du sens de l’effort.
Le recul du bénévolat affaiblit également la société civile et compromet le développement local. Les associations peinent à fonctionner, les initiatives citoyennes s’essoufflent et l’État se retrouve seul face à des défis qu’il ne peut relever sans l’appui de la population. Or, une société qui abandonne l’engagement bénévole se prive d’un levier essentiel de cohésion, de prévention et de progrès.
Face à ce constat, il devient urgent de repenser et de revitaliser la culture du bénévolat aux Comores. Il ne s’agit pas de revenir au passé, mais de réconcilier modernité et valeurs traditionnelles, ouverture au monde et responsabilité collective. Redonner sens à l’engagement bénévole, c’est recréer du lien social, offrir un cadre aux jeunes, renforcer la citoyenneté et préserver l’âme solidaire de la société comorienne. Le bénévolat demeure, aujourd’hui encore, une richesse inestimable et un pilier indispensable pour l’avenir du pays.















