À Anjouan, comme partout en Union des Comores, l’électricité reste un luxe. Un paradoxe criant sur une île pourtant dotée de ressources naturelles abondantes.
Par Naenmati Ibrahim
Dans l’archipel des Comores, Anjouan est l’île qui possède du nombre le plus important de sources de production d’électricité. Ces sources pourraient permettre une autonomie énergétique durable. L’île possède même une centrale hydraulique datant de l’époque coloniale, témoin d’un passé où la lumière semblait plus accessible. Pourtant, aujourd’hui encore, malgré les groupes électrogènes, les panneaux solaires et les promesses répétées du gouvernement, les Anjouanais vivent majoritairement dans le noir, signe d’une crise énergétique chronique et un espoir qui s’amenuise.

Quand l’obscurité devient la norme
Sur l’île d’Anjouan, les coupures d’électricité ne suscitent plus d’étonnement. Elles sont devenues une habitude, une fatalité. Depuis l’explosion d’un moteur à l’usine de la SONELEC (Société nationale de l’Électricité des Comores) il y a près d’un mois, la situation, déjà critique, s’est encore détériorée. Dans certaines localités, les habitants passent jusqu’à deux jours consécutifs sans courant. Et lorsqu’il revient, ce n’est souvent que pour quelques heures, au beau milieu de la nuit ou brièvement dans la journée, rendant la vie quotidienne particulièrement difficile.
Les lampadaires solaires, installés grâce à des projets extérieurs ou au soutien de partenaires au développement, sont devenus le dernier rempart contre l’obscurité totale. Grâce à eux, les routes principales, les places publiques et quelques quartiers restent faiblement éclairés, prévenant ainsi le chaos sécuritaire qu’une obscurité généralisée pourrait entraîner. Dans de nombreux foyers, les panneaux solaires sont devenus des équipements de première nécessité.
La centrale hydraulique de Ligoni, un héritage colonial
À Ligoni, sur l’île d’Anjouan, une centrale hydraulique datant de la période coloniale continue de fonctionner. Construite il y a plusieurs décennies, elle utilise la force de l’eau pour produire de l’électricité. À l’époque, elle parvenait à alimenter régulièrement les foyers environnants.
Aujourd’hui, bien qu’encore en activité et utilisée par la SONELEC, cette centrale ne suffit pas à pallier les difficultés de la société. Elle ne couvre qu’une infime partie des besoins énergétiques de l’île. Pourtant, elle demeure une preuve tangible que l’hydroélectricité est possible, et que les nombreuses rivières d’Anjouan pourraient, si l’on investissait sérieusement dans cette voie, alimenter l’ensemble de l’île.
Entre explications techniques et soupçons populaires
La SONELEC justifie la crise par des problèmes techniques : pannes de moteurs, manque de carburant, infrastructures vétustes. Mais ces explications ne convainquent plus. Des rumeurs circulent : sabotage d’équipements, vol de carburant, manque de compétences techniques. Certains citoyens parlent même d’un complot délibéré pour maintenir la population dans la précarité énergétique.
« On se demande parfois si ce n’est pas orchestré », confie un habitant de Domoni. « Chaque gouvernement promet de régler le problème, durant les campagnes on fait de bons discours, mais rien ne change. » Le fossé entre promesses électorales et réalité du terrain ne fait que renforcer la méfiance.
Des investissements sans résultats
Malgré l’arrivée de nouveaux groupes électrogènes, censés renforcer le réseau, la situation ne s’améliore pas. Au contraire, les coupures deviennent plus fréquentes, plus longues, plus étendues. Dans la région de Nioumakélé, la situation est particulièrement dramatique : les habitants y ont parfois moins d’une heure de courant par jour. Certains jours, c’est le noir complet. Cette inégalité dans la distribution de l’électricité est vécue comme une injustice par de nombreuses familles.
Et pourtant, les factures, elles, continuent d’arriver. Un service irrégulier, aléatoire, mais facturé comme s’il fonctionnait normalement. « On paie, mais on ne reçoit rien », déplorent les habitants. Une frustration d’autant plus grande que certaines zones, mieux desservies, donnent l’impression d’une répartition arbitraire et inéquitable des ressources.
Le recours forcé à l’énergie solaire
Devant l’inefficacité de la SONELEC, les Anjouanais n’ont d’autre choix que de se tourner vers le solaire. De plus en plus de ménages investissent dans des panneaux, même de petite capacité, pour alimenter une ampoule, un téléphone ou un ventilateur.
Les hôpitaux, les mosquées et même certaines administrations s’équipent de générateurs ou de panneaux solaires privés pour garantir un minimum de fonctionnement. La SONELEC elle-même utilise parfois ces équipements solaires pour faire tourner ses propres infrastructures. Une ironie amère.
Mais cette alternative n’est pas accessible à tous. Elle creuse un peu plus le fossé entre ceux qui peuvent investir et ceux qui subissent, ceux qui bricolent des solutions et ceux qui restent dans le noir.
Une lueur dans la rue, pas à la maison
Les seules avancées tangibles sont visibles dans l’espace public. Les lampadaires solaires, installés dans la plupart des villes et villages d’Anjouan, apportent une sécurité minimale. Les routes ne sont plus totalement plongées dans l’obscurité. Mais, dans les maisons, rien n’a changé. La lumière publique ne remplace pas la lumière domestique. Elle ne permet ni de cuisiner, ni d’étudier, ni de travailler.
Les enfants peinent à faire leurs devoirs, les commerçants perdent leurs marchandises faute de réfrigération, les familles vivent dans un inconfort permanent. L’électricité, censée être un service public fondamental, est devenue un privilège.
Une économie en berne
L’impact de la crise énergétique se fait aussi sentir dans l’économie locale. Les petits commerçants, qui dépendent du froid pour vendre viande, boissons fraîches ou glaces, voient leurs revenus fondre avec les coupures. « Quand le courant est stable, les ventes explosent », témoigne un vendeur d’un quartier. « Mais dès que ça coupe, on perd tout. »
Cette instabilité freine le développement. Les investissements privés deviennent risqués, les emplois précaires, les perspectives de croissance compromises.
Silence officiel, résignation populaire
Face à cette situation, les autorités se taisent. Aucune annonce concrète, aucun plan structuré ne semble émerger. Pourtant, lors de chaque campagne électorale, la question de l’énergie revient comme une promesse phare. Mais sur le terrain, rien ne change.
Le peuple s’interroge : pourquoi l’État comorien, malgré un potentiel naturel indéniable – sources d’eau, ensoleillement abondant, un potentiel éolien – n’arrive-t-il pas à garantir un service aussi essentiel ?
Un droit fondamental bafoué
À Anjouan, l’électricité n’est pas seulement une question de confort. C’est un droit, un besoin vital, une condition du développement. Ne pas y avoir accès, c’est être exclu du progrès, de l’éducation, de la santé, du travail.
Aujourd’hui, les Anjouanais ne demandent pas la lune. Ils réclament simplement que l’État remplisse sa mission : garantir à chaque citoyen un accès stable, équitable et durable à l’énergie. Le temps des promesses est révolu. Il est temps d’agir.















