Quand se soigner devient un acte de survie et un danger de santé publique.
Par Dr AHMED BACAR REZIDA Mohamed, Médecin, Économiste de la Santé et Écrivain

Dans les ruelles animées de Moroni, de Mutsamudu et de Fomboni, derrière les sourires chaleureux et l’hospitalité légendaire des Comoriens, une réalité bien plus préoccupante se dessine pourtant dans les foyers. On se soigne « au feeling », en piochant quelques comprimés à la pharmacie du coin, en avalant sans ordonnance de puissants antibiotiques, en s’abreuvant de quelques bols de Margousier, de Muqinini ou en récitant des prières prescrites par le guérisseur.
Aux Comores, l’automédication est devenue une pratique courante, banalisée, mais aux conséquences dramatiques sur la santé publique. Cette habitude, enracinée dans l’histoire, la culture et les conditions socio-économiques du pays, constitue une menace réelle à laquelle ni les autorités ni la société dans son ensemble ne peuvent continuer de tourner le dos.
Héritage culturel et poids de la tradition
Depuis des générations, la tradithérapie occupe une place centrale dans la recherche de guérison chez le Comorien. Les ancêtres connaissaient les vertus des plantes médicinales, utilisées encore aujourd’hui sous forme de décoctions, d’huiles et de poudres. Consulter un marabout ou un cheikh de mosquée pour obtenir prières, versets coraniques ou élixirs reste fréquent, en raison de la croyance persistante que les maladies peuvent provenir aussi du « mauvais œil », des djinns ou d’un châtiment divin. Cette logique de transmission orale, renforcée par la dignité accordée aux religieux, aux respects des aïeux, continue d’influencer la perception de la maladie et du traitement, parfois au détriment de la médecine moderne.
Une médecine moderne arrivée tardivement
La médecine institutionnelle, introduite par la colonisation française, ne s’est réellement structurée qu’au XXe siècle. « Les premiers hôpitaux comoriens à proprement parler sortirent de terre vers la fin des années 1940, avec l’Autonomie interne administrative des Comores vis-à-vis de la Métropole et de Madagascar », rapporte le Dr Mohamed Anssoufouddine, dans EVASAN, du mot à l’institution. 85 ans plus tard, le pays ne dispose toujours que d’un réseau sanitaire limité. La Banque mondiale estimait, en 2021, que le ratio de médecins pour 1 000 habitants aux Comores est de 0,3, bien en deçà du seuil recommandé par l’OMS de 1 médecin pour 1 000 habitants [BM, 2021]. Cette fragilité historique nourrit une défiance persistante vis-à-vis des médecins, d’autant plus que beaucoup de familles n’ont pas les moyens de régler des consultations jugées très chères. La couverture maladie universelle (AMG), annoncée dès 2017, est toujours à sa phase expérimentale et peine à décoller. Près de la moitié des dépenses de santé repose encore sur les ménages, souvent contraints de renoncer aux soins ou de s’endetter. Entre coûts prohibitifs et manque d’infrastructures, une partie importante de la population continue d’associer la médecine moderne à une pratique réservée aux plus aisés.
Précarité et marché parallèle du médicament
Le contexte socio-économique pèse lourdement dans le choix des populations de recourir à l’automédication et au marché informel. Selon le PNUD, près de 45 % des Comoriens vivaient en dessous du seuil de pauvreté en 2022 [PNUD, 2022]. En 2017, la Banque mondiale estimait à 15,4%, la proportion de la population comorienne poussée au seuil de la pauvreté de 2.15$ par les dépenses de santé à la charge des patients. Le chômage massif et l’irrégularité des salaires empêchent de nombreux foyers d’accéder à des médicaments coûteux. Ce vide profite aux marchés parallèles qui fleurissent un peu partout dans l’archipel.
Dans les rues comme dans certaines échoppes, il est facile de se procurer des antibiotiques, des anti-inflammatoires ou des antalgiques sans ordonnance. Souvent, ces produits sont périmés, contrefaits ou mal conservés. Mais ce fléau n’est pas le propre des Comores. Il est enraciné dans bien des pays africains. Selon une étude réalisée en 2020 à la République Démocratique du Congo (RDC) la prévalence réelle de l’automédication dans la population urbaine et rurale dépasserait 60%, parfois 99% chez certaines catégories, comme les étudiants. Par ailleurs un médicament sur dix en circulation en Afrique de l’Est est falsifié ou de qualité insuffisante, révèle l’Organisation mondiale de la Santé. Cette dernière alerte régulièrement sur les risques liés aux médicaments de mauvaise qualité, qui représenteraient jusqu’à 10 % des médicaments en circulation dans les pays africains [OMS, 2020].
Dans un pays chaud comme les Comores, où les coupures d’électricité sont quasi quotidiennes, compromettant la chaîne du froid nécessaire pour certains produits, comme l’insuline pour les diabétiques, les vaccins, les collyres ou encore certains antibiotiques injectables… on peut aisément déduire des dégâts sur l’efficacité thérapeutique de ces médicaments, si tenter qu’une catégorie de la population a pu se les procurer.
Transmission communautaire et « bouche-à-oreille »
La circulation informelle de savoirs et d’expériences au sein des communautés et des familles est un autre facteur qui amplifie l’automédication. Nombreux sont ceux qui pensent qu’un remède efficace pour une personne pourra en guérir une autre. Ils considèrent qu’un médicament ou une plante ayant guéri une personne pour une pathologie spécifique peut soigner une autre présentant une symptomatologie similaire. Cette logique du « ça a marché pour moi » ignore les diagnostics précis médicaux, le respect strict des normes de dosage, les antécédents et l’histoire de vie du patient et les risques d’interactions, ouvrant la voie à l’inefficacité thérapeutique, aux complications parfois irréversibles voir létales.
Conséquences médicales alarmantes
Les répercussions sur la santé publique sont nombreuses et variées. Elles peuvent toutes conduire à des conséquences sanitaires désastreuses. D’abord, les résistances aux antibiotiques : l’OMS considère la résistance antimicrobienne comme l’une des 10 principales menaces mondiales pour la santé. Aux Comores, la vente libre d’antibiotiques favorise leur mauvais usage et accélère l’émergence certaine, de bactéries résistantes. Suivent les interactions médicamenteuses et effets synergiques dangereux : mélanger décoctions traditionnelles (infusion de gymnéma sylvestris : « la miraculeuse » au Muvungé) et médicaments de rue même prescrits (d’antidiabétique) peut entraîner des effets toxiques graves, voire mortels. En privilégiant les plantes, les conseils de non professionnels de Santé ou les prières, beaucoup de patients retardent ainsi leur diagnostic. Ne consultant que quand la maladie est déjà avancée, ils réduisent considérablement leurs chances de guérison, dans un pays où le système de santé est déjà bien fragile et peu équipé pour prendre en charge les cas graves.
Certaines estimations de l’OMS indiquent que l’automédication mal encadrée contribue à plusieurs milliers de décès évitables par an en Afrique de l’Est et australe [OMS, 2021]. Dans un pays comme les Comores, dont l’espérance de vie à la naissance ne dépasse pas 66 ans pour les hommes et 78 ans pour les femmes (OMS 2023), l’automédication mal contrôlée pourrait encore aggraver une surmortalité évitable.
L’urgence d’une politique nationale de prévention cohérente et intransigeante
Face à ce constat, la faible politique nationale sur la prévention des dangers de l’automédication est une carence incompréhensible et inquiétante. Peu de campagnes sensibilisent la population sur l’usage rationnel du médicament ou sur les risques encourus des circuits parallèles. Le système de régulation pharmaceutique reste dans son statu quo, quasi inexistant. Et ce, malgré la création récente de l’Agence nationale du médicament et des évacuations sanitaires (ANAME V) censée réguler le marché et garantir la traçabilité.
Les ruptures de stock fréquentes de médicaments mêmes essentiels (de simples antalgiques, comme le paracétamol, au précieux et adulé antibiotique qu’est amoxicilline…), quant à elles, sont un maillon incitant le recours de la population à s’automédiquer avec « les moyens du bord ».
Mais cette situation n’est pas une fatalité. Il existe quelques pistes explorables et à la portée de nos autorités si la volonté y est : renforcer la régulation de l’importation, de la vente et la surveillance stricte de médicaments, subventionner les molécules essentielles pour en garantir l’accès et leur disponibilité en qualité et en quantité suffisante, valoriser et formaliser les savoirs traditionnels dans un cadre scientifique afin de distinguer leur potentiel thérapeutique , leurs indications, les doses efficaces et leurs dangers, lancer des campagnes nationales régulières d’information pour limiter les risques liés à l’automédication, concrétiser la mise en place de la couverture santé universelle en phase test, dont la convention vient être signée en juin dernier par les autorités sanitaires et la Fédération nationale des mutuelles de santé des Comores (Fenamusac), désignée comme structure pilote, entre autres afin de réduire, minimiser voir éradiquer cette pratique dangereuse d’automédication dans le pays.
L’automédication aux Comores n’est pas simplement le fruit d’un choix individuel, elle est le reflet d’une histoire, d’une culture, d’une foi profonde dans les pratiques ancestrales, d’un contexte socio-économique défavorable, d’inégalités à l’accès aux soins et d’un système de santé encore à renforcer. Tant que les inégalités persisteront, que les structures resteront précaires, et que les marchés parallèles proliféreront, les Comoriens continueront de se soigner seuls, au risque de leur vie. Si elle peut parfois apporter un soulagement immédiat, elle constitue une réelle menace de Santé publique, une bombe à retardement que ni l’État, ni les autorités sanitaires, ni la population ne peuvent se permettre d’ignorer.















