Éditorial. Par Ibrahim Mahafidh Eddine
Aux Comores, l’opposition politique ressemble de plus en plus à un navire sans boussole, ballotté par les vagues d’intérêts insulaires divergents et d’ambitions mal dissimulées. Une opposition à plusieurs têtes, sans un corps commun, ni colonne vertébrale idéologique. Alors que le régime en place, lui, avance méthodiquement, parfois brutalement, avec une ambition claire : s’éterniser au pouvoir.
La fameuse « tournante », principe fondateur de l’équilibre fragile de notre Union, devait être le ciment de notre unité. Elle est aujourd’hui le théâtre de toutes les tensions, de toutes les récupérations, de toutes les frustrations.

À Ngazidja, certains opposants ne veulent plus attendre 2029. Ils crient au hold-up institutionnel et souhaitent voir Azali Assoumani quitter le pouvoir au plus vite. À Ndzuwani, un réveil tardif, mais bruyant s’opère : « On ne nous volera pas notre tour ! », entend-on désormais. Là-bas, l’heure est à l’unité régionale pour préserver la tournante de l’île, quitte à rejeter toute initiative venue d’ailleurs, même si elle est opposée au régime. À Mohéli, c’est le silence qui prévaut. Un silence lourd, stratégique peut-être, mais révélateur. Les cadres de l’île murmurent que leur tour est en 2029, puisqu’Anjouan aurait cédé sa place en 2019 pour un second mandat d’Azali Assoumani. Mais à voix haute, personne ne revendique quoi que ce soit.
Dans ce contexte troublé, la réunion de l’opposition prévue la semaine dernière à Anjouan a été entravée. Officiellement, pour défendre la tournante de l’île. En réalité, le régime, via ses relais locaux, a vu une opportunité de plus pour diviser, et l’a saisie. L’ironie est mordante : ceux qui, hier encore, muselaient l’opposition au nom de la sécurité nationale, on pense ici à Mohamed Daoudou dit Kiki, ancien ministre de l’Intérieur, sont aujourd’hui empêchés de parler au nom d’une opposition qu’ils ont contribué à affaiblir.
La tournante, au lieu d’être un levier de cohésion nationale, est redevenue une affaire insulaire. À Anjouan, certains jeunes n’hésitent plus à dire aux waNgazidja de « rentrer chez eux ». Comme si les Comores n’étaient plus une union, mais un archipel éclaté d’intérêts égoïstes.
Et pendant ce temps, le pouvoir, lui, avance. Sous couvert d’« initiative de réconciliation nationale », les bruits se font insistants sur une révision constitutionnelle à venir. Une manœuvre, dit-on, pour rendre permanente la présidence d’Azali Assoumani, effaçant toute alternance institutionnelle.
Ce jeu dangereux n’est rendu possible que par l’inaction, la désunion et les querelles internes de l’opposition. Une opposition qui se laisse piéger dans des logiques insulaires, là où l’urgence appelle à l’unité nationale. Tant que chacun continuera à parler au nom de son île, de son clan, de ses intérêts, Azali Assoumani et son régime peuvent dormir tranquilles.
L’opposition doit impérativement changer de logiciel. Elle doit dépasser les réflexes communautaires et les calculs à courte vue. Il est temps de penser Comores, au pluriel, mais unies. Il est temps d’adopter une stratégie commune, claire, cohérente. Non pas pour satisfaire une île ou une faction, mais pour construire un avenir politique digne de ce nom, au service de tous les Comoriens.
Car le vrai adversaire, ce n’est pas l’autre île. Le vrai combat, c’est contre l’arbitraire, l’autoritarisme et la confiscation de la démocratie.















