Par Azhar de Youssouf, écrivain et membre du parti USHE
Il est fréquent d’assister, aux Comores, à des tensions récurrentes dans le débat politique, tensions marquées par des confrontations verbales entre partisans du pouvoir et acteurs de l’opposition. Ces affrontements, inhérents à toute vie démocratique, prennent généralement la forme de critiques politiques, de divergences idéologiques ou de désaccords sur l’orientation de l’action publique. Toutefois, ces derniers jours, l’animosité observée dans l’espace public, notamment sur les réseaux sociaux, semble avoir franchi un seuil préoccupant de tolérance. Des jeunes se revendiquant proches du pouvoir ont publiquement défié, sur les plateformes numériques, toute personne exprimant une opposition aux politiques menées par les autorités, sans que nous ne souhaitions citer de noms, dans un souci assumé de neutralité. En réaction, des acteurs se réclamant de l’opposition sont à leur tour montés au créneau, multipliant invectives et menaces à l’encontre du camp adverse. Ces pratiques, fondées sur la surenchère verbale et l’intimidation, ont contribué à nourrir un climat de polarisation du débat politique.
C’est dans ce contexte précis, marqué par une confusion croissante entre opposition politique légitime et hostilité personnelle ou collective, que j’interroge la notion d’ennemi politique, pour préciser les contours conceptuels et rappeler les limites dans un cadre démocratique. Le concept d’ennemi politique, intrinsèquement lié à la nature même de la politique, dépasse la simple opposition entre individus. Il renvoie avant tout à des affrontements entre groupes et collectivités, dont la substance réside dans la défense d’intérêts, de projets et de visions de société distincts. L’ennemi politique ne se définit donc pas comme un individu isolé, mais comme le membre d’une collectivité porteuse d’un projet politique concurrent. La rivalité politique s’exprime ainsi moins à travers les personnes que par la confrontation de projets politiques et de conceptions du monde divergentes. L’essence du concept d’ennemi politique réside dans la confrontation pacifique des idées et des projets au sein de l’arène politique. Chaque collectivité aspire à défendre son projet, ses valeurs et ses aspirations, et le conflit naît de cette volonté de promotion et de protection d’intérêts collectifs légitimes.

Cependant, cette confrontation soulève un défi fondamental : comment maintenir le débat politique dans des limites respectueuses et constructives ? Dans une démocratie, la divergence d’opinions est non seulement inévitable, mais nécessaire. Il devient dès lors impératif de distinguer clairement la critique politique légitime, inhérente à tout débat démocratique, de la diabolisation de l’adversaire politique, qui constitue une dérive dangereuse.
La critique politique légitime constitue le socle d’une démocratie saine. Elle permet l’examen des politiques publiques, l’évaluation des propositions concurrentes et le contrôle de l’action des gouvernants. Dans ce cadre, les acteurs politiques ont le devoir de questionner, d’analyser et de contester les idées de leurs adversaires de manière argumentée et constructive. Cette dynamique enrichit le débat public et offre aux citoyens une meilleure compréhension des enjeux politiques.
À l’inverse, la diabolisation de l’adversaire politique représente une dérive préjudiciable. Elle repose sur la déformation, la diffamation et la disqualification morale de l’autre camp. En transformant l’adversaire en ennemi à abattre, elle détruit les conditions mêmes du dialogue démocratique et dégrade la qualité du débat public. L’une de ses conséquences les plus préoccupantes est la polarisation extrême de la société, qui fragilise la cohésion sociale et empêche la recherche du bien commun. Lorsque les adversaires politiques sont présentés comme des ennemis irréconciliables, la société se fracture en camps antagonistes incapables de dialoguer. Cette logique alimente la méfiance, la radicalisation et parfois la violence symbolique, voire physique. Elle détourne la confrontation politique de son objet fondamental, qui devrait rester la compétition pacifique entre projets de société.
Il est donc essentiel que les acteurs politiques, les médias et les citoyens prennent conscience des dangers de la diabolisation politique. Promouvoir un discours respectueux, centré sur les idées plutôt que sur les attaques personnelles, contribue à préserver l’intégrité du processus démocratique. Encourager la pluralité des opinions tout en recherchant des points de convergence favorise un climat politique plus apaisé et constructif. La légitimité de la confrontation politique réside dans le fait que chaque parti ou mouvement cherche à défendre un projet politique collectif, et non des intérêts personnels, régionaux ou claniques. L’ennemi politique n’est pas un adversaire à éliminer, mais un porteur d’une vision alternative, dont l’existence même participe à la vitalité démocratique.
L’essence profonde du concept d’ennemi politique réside ainsi dans la confrontation pacifique des idées. Il vise à éloigner la politique de la violence, de la haine et de la bassesse, au profit d’un débat rationnel et éthique. En privilégiant le dialogue et l’argumentation, les partis politiques peuvent inscrire leur action dans une démarche plus responsable et plus éclairée. Cette approche reconnaît que chaque collectivité politique possède ses propres projets, idéaux et visions de société. Plutôt que de considérer l’opposition comme une menace, elle invite à percevoir la rivalité politique comme une opportunité d’enrichissement mutuel par le débat. La diversité des points de vue permet d’identifier les forces et les faiblesses des différentes propositions et contribue à une prise de décision plus informée.
La confrontation pacifique des idées exige également un haut niveau d’éthique et de responsabilité. En évitant les attaques personnelles et les pratiques dénigrantes, les acteurs politiques peuvent instaurer un climat propice à la coopération et à la confiance. La compétition politique doit se faire sur la base des idées, et non par des stratégies de disqualification.
Cette conception n’ignore pas les tensions inhérentes à la politique. Au contraire, elle les reconnaît comme un moteur de progrès, à condition qu’elles soient canalisées dans un cadre respectueux. La distinction entre critique légitime et diabolisation devient alors centrale. Pour éviter les dérives, il est nécessaire d’établir des normes claires guidant le débat politique. Le respect mutuel constitue le fondement d’un débat démocratique sain. Les leaders politiques, les militants et les citoyens doivent reconnaître la légitimité des opinions divergentes et bannir les attaques personnelles. Le langage politique doit refléter cette exigence, en évitant toute forme de stigmatisation ou de diffamation.
La transparence dans la communication politique contribue également à réduire les malentendus et les suspicions. Les acteurs politiques doivent être clairs sur leurs intentions, leurs positions et leurs actions, afin de prévenir les interprétations excessives susceptibles d’alimenter la diabolisation. En cas de tensions accrues, le recours à des mécanismes de médiation peut favoriser un apaisement du climat politique. Les leaders politiques ont enfin une responsabilité particulière. Il leur revient de fixer des normes éthiques au sein de leurs partis et de condamner fermement toute tentative de diabolisation. Leur exemplarité conditionne largement le comportement des militants et la qualité du débat public.
Dans cette perspective, les partis politiques comoriens ont un rôle central à jouer. Ils ne sauraient se limiter à des instruments électoraux, mais doivent assumer une mission d’éducation politique et civique. Former les militants aux valeurs démocratiques, au respect de l’adversaire et à la culture du débat contradictoire constitue une exigence fondamentale. La création d’organes de presse partisans responsables peut également contribuer à sensibiliser les citoyens et à structurer le débat public.
Parallèlement, l’État est interpellé dans ses responsabilités. Il lui revient de revoir la loi encadrant les partis politiques aux Comores, largement perçue comme restrictive et discriminatoire. Une démocratie ne peut prospérer dans un cadre juridique qui freine le pluralisme politique et entrave l’expression collective. L’État doit également œuvrer à une effectivité réelle des libertés publiques, notamment la liberté d’expression, de réunion et le droit de grève. Ces droits fondamentaux ne sauraient être conditionnés par des autorisations arbitraires. Ils constituent le socle d’une démocratie vivante et permettent de canaliser pacifiquement les revendications sociales et politiques. Ainsi compris, le concept d’ennemi politique rappelle que le conflit est inhérent à la vie politique, mais qu’il doit être encadré par des règles, des valeurs et des institutions. Il ne s’agit ni de nier les divergences ni de les étouffer, mais de les inscrire dans un cadre civilisé, respectueux de la dignité humaine. À ce prix seulement, la démocratie comorienne pourra se consolider et répondre aux aspirations de l’ensemble de ses citoyens.















