Dans son dernier ouvrage, « Les Artisans du Naufrage », Saïd Ahmed Saïd Yassine*, écrivain et éditorialiste chez Masiwa, a choisi d’aborder les thèmes du pouvoir et de la gouvernance, en se concentrant sur le régime actuel aux Comores qu’il qualifie de « dynastie familio-amicale ». Le livre dénonce les maltraitances infligées au pays par un groupe, qui a hérité d’un pays qui existait encore, mais qui le rend aujourd’hui presque inexistant par son incapacité à œuvrer pour le bien commun.
Propos recueillis par Fatouma Ali Saïd Abdallah
Masiwa – Qu’est-ce qui vous a inspiré dans la rédaction de ce livre, « Les Artisans du Naufrage »?

SASY – D’abord, il faut reconnaître que notre pays s’est construit au fil de générations politiques qui ont, chacune à leur manière, laissé leur empreinte sur son histoire. Certaines ont élevé la nation par des actes nobles et courageux, tandis que d’autres, bien plus nombreuses, ont troublé les eaux dans lesquelles les Comores se débattent encore aujourd’hui. Alors, l’inspiration de ce livre est née de cette diversité de trajectoires, mais surtout du virage vertigineux qu’a emprunté notre pays au cours de ces trente-cinq dernières années. En outre, j’ai choisi de m’attarder davantage sur la question du pouvoir actuel que sur celle d’un gouvernement, car, dans un pays comme le nôtre, le pouvoir constitue le cœur battant ou défaillant de tout ce qui s’y joue. Pour le meilleur comme pour le pire, il façonne la vie nationale. Ici, tout est politique. Il devient alors nécessaire de rendre visible l’exercice du pouvoir, de le graver dans l’écrit, afin qu’il demeure une mémoire, une archive offerte à ceux qui viendront après nous.
Masiwa – Que cherchez-vous à démontrer ou à dénoncer à travers ce livre ?
SASY – Comme je l’ai évoqué plus haut, c’est le pouvoir dans sa globalité qui est interrogé ici. Un pouvoir au sein duquel se concentrent plusieurs corps : responsables politiques, notables, ulémas, jeunes et moins jeunes, et même l’armée qui, bien que devant être nationale, se trouve aujourd’hui absorbée par ce même pouvoir. Au lieu de protéger la population, elle se fait complice de l’oppression, à l’image des ulémas et des notables inféodés au régime. Dès lors aucune responsabilité ne lui échappe. J’ai rassemblé les pierres des faits et des paroles, recueilli les réactions, comme les réalisations, hélas, bien plus négatives que positives. C’est ainsi que, le cœur serré, mais la conscience en paix, dans ce livre, je dénonce les maltraitances infligées à notre petit archipel par le régime actuel, que j’aime qualifier de dynastie familio-amicale. Un pays qui possède tout, et pourtant semble n’avoir rien. On ne dénonce pas un bienfait : on le fait connaître. La dénonciation est l’acte réservé aux maux. Ainsi, en tant qu’être humain, Comorien, et peut-être artiste, je dénonce la prise en otage d’un pays par un groupe d’hommes et de femmes qui infligent au peuple un supplice quotidien.
Masiwa – Le titre « Les Artisans du Naufrage » est-il une métaphore pour décrire la situation politique actuelle ?
SASY – Il ne s’agit pas ici d’une métaphore vague ni d’une image poétique destinée à embellir… La connotation est volontairement juste et s’adresse sans détour à une clique bien identifiée. « Les Artisans du Naufrage » sont les acteurs mêmes du régime en place aux Comores, ceux qui gouvernent dans une logique exclusivement tyrannique. Les Comores sont ce vaisseau en perdition, et aucun naufrage ne se produit sans artisans. Ceux qui sont aujourd’hui à la tête de l’État ont hérité d’un pays certes mal gouverné, mais d’un pays qui existait encore. Aujourd’hui, ils le rendent presque inexistant par une accumulation de manquements : manque de pitié, manque de constance, manque d’empathie, et surtout incapacité à œuvrer pour le bien commun. « Les Artisans du Naufrage » est ainsi un tableau sur lequel sont inscrites, noir sur blanc, la responsabilité, la culpabilité et la complicité sans équivoque du régime dans les ruines infligées à un pays agonisant par l’exercice de ce pouvoir.
Masiwa – Comment voyez-vous le rôle du gouvernement dans la société comorienne ?
SASY – Si l’on parle de la globalité du pouvoir, il est d’abord nécessaire de comprendre que nous faisons face à l’une des pires générations politiques de notre histoire. Une génération qui se maintient par alternance, issue des années 1990, nourrie dès l’origine avec le biberon idéologique du Mwangaza-RDR. C’est cette même génération qui, au fil du temps, réapparaît dans les cercles du pouvoir, s’infiltre dans les gouvernements et se recycle d’un régime à l’autre. À y regarder de plus près, on constate que les gouvernements abrités par le régime d’Azali sont avant tout des gouvernements policiers, entièrement tournés vers la sécurité du chef, et non celle de la population. Leur rôle qu’il s’est attribué n’est pas de servir le peuple, mais de rassurer et de conforter le président, sa famille et ses proches. C’est pourquoi je préfère parler de régime plutôt que de gouvernement. Car ce que vivent aujourd’hui les Comores ne relève pas d’une gouvernance ordinaire, mais de l’un des pires régimes que le pays n’ait jamais connus.

Masiwa – Votre livre est-il une critique du gouvernement actuel ou une réflexion plus générale sur la politique ?
SASY – Cet ouvrage retrace la fin d’un régime et accompagne la naissance d’un autre jusqu’à nos jours. Il interroge les gouvernements successifs issus de ce pouvoir, non pour les critiquer à la légère, mais pour en dénoncer les dérives à partir de faits, d’investigations et de réalités observables. Ce récit se veut une trace. Une mémoire consignée pour que nul n’ignore l’endroit où ce petit archipel a été conduit, parfois abandonné, souvent trahi. Car écrire, ici, n’est pas un acte de confort : c’est un devoir de vérité, une exigence de conscience, et peut-être un dernier appel avant que le naufrage ne devienne irréversible.
Masiwa – Pourquoi le choix de la satire et de l’ironie pour aborder des sujets sensibles ?
SASY – Il ne faut pas oublier que les Comoriens forment un peuple sensible. Les sujets traités ici le sont tout autant et doivent donc être abordés avec précaution. Pour ne pas heurter une population déjà martyrisée, il est nécessaire d’adopter un style spécifique, mesuré, mais ferme. Avec ces choix stylistiques, le message de l’ouvrage peut passer pleinement. Les « Artisans du Naufrage » n’est pas un livre destiné à héberger des mensonges ni à servir d’asile aux acteurs qui fuient leurs responsabilités. Il a été écrit pour que la vérité soit transmise, pour que la responsabilité et la conscience de chacun soient interpellées, et pour que le message, clair et sans détour, atteigne son lecteur.
* Saïd Yassine Saïd Ahmed est l’auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels : « Cité historique », « Cauchemar au paradis » et « La Traversée du bled ». L’auteur est également un passionné d’histoire comorienne. Il travaille au sein des Centres sociaux Rillieux-la-page.















