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Pour une littérature comorienne en shikomori

Mots clés: A la uneEdition 564
29 décembre 2025
Temps de lecture : 6 mins
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Pour une littérature comorienne en shikomori
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Le 21 décembre dernier, l’association Udzima Culture a réuni un grand nombre d’intellectuels et cadres comoriens autour du premier livre de Nourdine Mbaé : « Tsozi Dalao ». Une conférence entièrement en shikomori, ce qui est rare dans ce milieu en France.

Par Mahmoud Ibrahime

La littérature comorienne s’écrit de plus en plus en shikomori depuis quelques années, en parallèle avec la normalisation de l’orthographe et de la grammaire par le linguiste Mohamed Ahmed-Chamanga (voir son dernier ouvrage : « La conjugaison comorienne », Cœlacanthe, 2025).

C’est dans la perspective de contribuer à la fortification de la langue et de la littérature comorienne que la jeune structure Udzima Culture a invité Nourdine Mbaé à venir discuter de son livre « Tsozi Dalao » publié aux éditions KomEDIT en juin 2023.

La rencontre qui a eu lieu à Sarcelles le 21 décembre dernier était coanimée par Mohamed Issihaka, le fondateur de l’association Udzima Culture et le philosophe Salim Youssouf Idjabou, ami de l’auteur, qui a également préfacé le livre. Elle a réuni un grand nombre d’intellectuels et cadres d’origine comorienne demeurant en région parisienne ou de passage. Son originalité a été que tous les échanges se sont tenus en langue comorienne pour mieux rendre compte du contenu du livre.

Mettre en avant la langue de Mbae Trambwe

Après avoir fait la distinction entre les genres d’écritures (roman, essais…), Salim Youssouf idjabou a indiqué que l’auteur a choisi la forme poétique (pohori, en shikomori) pour faire passer ses idées. Il s’est ensuite livré à une explication du titre composé, selon lui, de deux mots qui s’opposent (« larmes » et « remède »), mais qui se complètent aussi dans le sens où, quand un malheur survient, les larmes sont aussi le premier remède, un début de guérison.

Nourdine Mbaé a concentré son propos sur la langue comorienne et sur le combat politique que mène la diaspora et auquel il participe. Il a ainsi attiré l’attention du lecteur sur le fait que son recueil est aussi un reflet de ce combat.

Dans l’avant-propos de son livre, l’auteur rappelle qu’il est le fils d’un homme qui ne parlait pas français et qui donc lui a permis d’élargir son vocabulaire du shikomori, mais surtout qu’il est le petit-fils d’une maitresse d’école coranique qui était aussi une poétesse dans la ville de Mbeni, une ville de Ngazidja où les orateurs savent particulièrement manier la langue de Mbae Trambwe, dont il a été question durant la conférence.

L’omniprésence du combat politique

Le contenu du livre est varié, car il aborde plusieurs thèmes dont on ne voit pas l’unité. Mais, est-ce que l’auteur a voulu une unité de sens dans ce recueil ? On peut en douter. Il se laisse aller entre l’amour, le combat politique, l’observation de la société…

Quand ses lecteurs le ramènent à la politique, il se réfugie dans la poésie et la polysémie de toute œuvre littéraire. Lors de la conférence, Hadji Mbaé et Omar Mirali, ses compagnons de lutte contre la dictature aux Comores, l’ont interpellé à propos du troisième poème intitulé « Puhu » et dont le premier vers dit « Puhu lendjia djumbe kalitsoka mfaume » (/Lorsqu’un rat entre dans un palais, il ne devient pas sultan) et un plus loin :

Puhu lendjia djumbe, le daho lo uka mshana

/Lorsqu’un rat entre dans un palais, la demeure il devient un lieu d’aisance

Ngarizonao leo zinu tsi nd’ezakaya djana

/On le voit aujourd’hui, ce n’est pas ce qu’on voyait autrefois

Ces lecteurs, compagnons de l’auteur au sein du mouvement Dawula ya Haki (« État de Droit ») ont cru voir dans ce poème des flèches directement lancées contre le chef de l’État comorien, Azali Assoumani. L’auteur s’est contenté de dire que c’est leur interprétation, mais qu’il y a d’autres interprétations possibles, laissant ainsi ouverte la richesse de sa poésie.

Pourtant, l’auteur lui-même a décidé de mettre en avant, par une lecture donnée par une enfant, un poème (« Kadjafa bure ») qui glorifie ceux qui sont morts dans le combat politique. Tous ceux qui étaient présents ne pouvaient penser qu’au jeune Mouslim Ahamada, le 18 janvier 2024, tué d’une balle dans la tête pendant les manifestations consécutives aux fraudes pendant la présidentielle. Ailleurs, l’auteur fait référence à l’enterrement du major Bapale, assassiné dans un camp militaire, sans lavement du corps et sans prières.

Une langue qui a besoin d’un engagement collectif

La conférence a été enrichie par de nombreuses interventions, dont celles de l’anthropologue Ibrahim Barwane et les écrivains Mahafidh Ibrahim et Wadjih Abderemane qui ont tous loué la mise en avant de la langue comorienne. Ce dernier, qui vit au pays depuis trois ans maintenant et qui a créé l’orchestre Twarab Âyn des Comores affirme que la problématique de l’usage du shikomori ne se pose pas uniquement en termes de littérature et de lecture, mais aussi de son abandon à l’oral, dans la vie de tous les jours. Et il a insisté : cela ne relève pas uniquement de l’État. Il a voulu ainsi répondre aux propos de l’auteur qui montrait que le français ne s’est développé, à partir du 16e siècle, que grâce à la volonté du roi François 1er d’en faire la langue d’usage dans toutes les administrations, à la place du latin qui n’était parlé que par les élites.

Le recueil de poèmes de Nourdine Mbaé ne lance pas seulement des messages, en particulier en faveur du combat politique pour l’instauration d’une démocratie aux Comores. Il loue et promeut sans le dire, la langue comorienne. Dès la préface de Salim Youssouf Idjabou, il est question de la place du shikomori dans une situation de colonisation, et même dans une situation postcoloniale. Pour le philosophe, le premier souci du colonisateur était d’effacer la langue maternelle des colonisés pour imposer partout la sienne. Il perçoit quand même un changement dans le fait que partout, en Afrique, des intellectuels comme Nourdine Mbaé, qui a fait toutes ses études en français, qui enseigne le français, veulent remettre au goût du jour leurs langues maternelles, notamment à travers la littérature contemporaine.

La conférence a tenu ses promesses, tout en mouvement, entre les explications de l’auteur et de ceux qui étaient à la tribune, ponctuées de lectures à haute voix par de jeunes filles et les interventions riches du public. Il était impossible de s’ennuyer.

C’est durant ces interventions du public que deux enseignants qui ont exercé aux Comores ont fait remarquer la pauvreté des bibliothèques, y compris celle de l’université, surtout en ce qui concerne les auteurs comoriens. L’un d’eux a fait remarquer qu’il est quasiment impossible de trouver dans une bibliothèque un livre comme celui de Nourdine Mbaé. Salim Youssouf Idjabou a donc lancé l’idée de mobiliser les maisons d’édition, mais aussi les lecteurs pour fournir aux bibliothèques comoriennes des livres récents d’auteurs originaires du pays, notamment les livres en langue comorienne.

Le 4 janvier prochain, c’est le Dr Abdou Djohar, linguiste et romancier qui devrait s’adresser à un public marseillais par l’entremise de l’Agence comorienne pour la Promotion de la Culture (ACPC).

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