Abubakar Mohamed Juma, alias Abuu Mzula, s’est éteint dans la matinée du jeudi 13 août 2026 à son domicile de Nanterre à l’âge de 71 ans.
Par Mohamed Saleh
Artiste hors pair, Abuu Mzula appartenait aux deux archipels de l’océan Indien, Zanzibar et les Comores. Né à Zanzibar dans une famille d’origine comorienne, Abuu était comme un poisson dans l’océan, très à l’aise à Zanzibar comme aux Comores. À l’annonce de son décès, une femme zanzibari vivant à Oman a dit « ce sont les plans d’Allah, on naît dans un endroit, on meurt dans un autre et on est enterré encore dans un autre endroit ». Tout cela pour résumer qu’Abuu est né à Zanzibar, est mort en France et a été enterré, quatre jours plus tard, à Ntsaoueni, Ngazidja, dans l’Union des Comores.
Abuu quitte sa terre natale en 1976, à l’époque où les jeunes Zanzibaris fuient les îles pour chercher une meilleure vie à l’étranger. La tendance générale était d’aller vivre dans les pays arabes, ou d’aller au Pirée en Grèce, voire à Bombay en Inde, pour chercher du travail sur les bateaux marchands. Contrairement à ses pairs, Abuu Mzula choisit la terre de ses ancêtres. Issu d’une famille de musiciens, son père, Mohamed Juma Mzula, a marqué l’histoire du Taarab comme étant l’artiste à avoir chanté la fameuse chanson « Shaba » avec la plus grande maîtrise. Il était membre d’Ikhwan Safaa à Zanzibar, mais quand il se trouvait dans sa famille de Ntsaoueni, il chantait avec Mablaughu-surur, le groupe du célèbre chanteur comorien Mohamed Hassan.
Abuu Mzula arrive à Ngazidja pendant la période de la présidence d’Ali Soilihi Mtsachiwa. À cette époque, certains Zanzibaris d’origine comorienne avaient tenté de rentrer aux Comores pour contribuer au développement du pays. L’initiative est un échec pour de nombreuses raisons, mais Abuu Mzula parvient à surmonter les obstacles et à s’intégrer amplement dans la société. Il réussit à maitriser la langue, le shingazidja, et la culture du pays de ses ancêtres. Le processus de son intégration est davantage facilité par son ami, Boina-Mkouboi Abdallah Mwinyi, avec qui il peut parler swahili. Boina-Mkouboi est né à Zanzibar comme Abuu Mzula, mais sa famille avait regagné les Comores quelques années auparavant. À Ntsaoueni, Abuu Mzula et Boina-Mkouboi sont inséparables. Ce dernier joue la musique dans les groupes de Ntsaoueni et devient le professeur d’Abuu Mzula. Il lui apprend la guitare et le forme pour qu’il puisse à son tour enseigner aux jeunes à en jouer. Les deux amis travaillent en tandem, Boina-Mkouboi forme Abuu qui, à son tour, donne des cours de guitare aux jeunes, notamment à Vuvuni ya Bambao.
Abuu Mzula devient très vite un guitariste remarquable et joue avec les musiciens les plus célèbres des Comores. Il évolue au sein de l’orchestre de taarab, Mablaughu-surur, du fameux chanteur Mohamed Hassan. Il participe aux prestations musicales lors des mariages et les grands événements culturels. Il chante même des chansons swahilies à l’occasion. Il joue également dans les bals de jeunes au sein du groupe Play Boys, souvent au restaurant La Guinguette et à l’hôtel Itsandra.

Quand Abuu Mzula retourne à Zanzibar au cours des années 1980, il a une grande maîtrise de la musique. Il est un artiste épanoui capable d’accompagner un orchestre à la guitare et même de chanter. Il rejoint le fameux groupe de taarab, Ikhwan Saffa, où son père, Mohamed Juma Mzula, et son oncle paternel, Maulid Machaprala, avaient évolué et étaient très appréciés. Abuu gagne vite en renommée et en popularité aussi bien dans l’archipel de Zanzibar que dans la diaspora swahilie. Son club, Ikhwan Saffa lui accordait la même importance que les autres célèbres musiciens de Zanzibar comme Abdulrahman Mohamed Said et Seif Salim, quand il s’agissait de chanter en arabe. Abuu faisait partie des géants d’Ikhwan Saffa qui ont chanté en arabe à Muscat lors de la fête nationale du Sultanat d’Oman en 1985. Il se distingue néanmoins de ses pairs, car il est le seul artiste d’Ikhwan Saffa à pouvoir chanter avec suffisamment d’éloquence les chansons comoriennes. « Ye mbaba ndawe, Ahmed Abdallah » est sa chanson en shingazidja qui reste la plus fameuse et inoubliable. Il l’a chantée lors d’un concert officiel organisé par le président de Zanzibar, Idriss Abdulwakil, lors de la visite du président comorien Ahmed Abdalla Abdulrahman à Zanzibar en 1989. C’est une chanson qui a marqué les esprits des Zanzibaris d’origine comorienne à son époque.
Abuu Mzula était plus âgé que moi, mais nous étions très proches et nous nous voyions de temps en temps à Paris. C’est une amitié qui descend de nos parents.
Abuu Mzula était très jovial et amical, et je n’arrêtais pas de le taquiner en l’appelant Handsome Boy. Le destin a voulu que nous passions ensemble deux jours consécutifs avec notre ami commun de Londres, Mjasiri Idi Mjasiri, une semaine avant qu’il s’en aille. C’était deux jours d’échanges riches et fraternels. Ensemble, nous sommes allés rendre visite à Madame Aziza Abubakar, une tante de ses enfants. Ce jour-là, c’était comme si nous nous étions réunis pour lui dire adieu. Nous nous sommes quittés au métro Trocadéro à minuit trente, sans savoir que nous n’allions plus nous revoir.
Abuu était populaire au point que la première annonce de son décès m’est parvenue d’Oman avant que la famille à Paris ne m’informe. Les préparatifs de ses obsèques sont également allés très vite Mashallah et Alhamdulillah. Il est décédé le matin du jeudi 13 août en région parisienne et a été enterré l’après-midi du dimanche 16 août après dans sa terre ancestrale à Ntsaoueni à Ngazidja, dans l’Union des Comores.
Il a laissé tous les signes d’une personne bénie. Paix à son âme.



