Aux Comores, la danse traditionnelle n’est pas qu’un spectacle. C’est une mémoire. Elle raconte les mariages, les deuils, les fêtes de village, les luttes et les joies. Le twarab, le mbiwi, le wadaha et le debaa, le kasuda, le dayira se transmettent de génération en génération, souvent dans les cours et sous les manguiers. Mais, faute de scènes nationales, de nombreuses troupes restent cantonnées à leur île ou à leur quartier. C’est pour briser cet isolement que le « Festival Gombessa » est né. Pour sa 9e édition, la jeunesse est mise au centre. Pendant trois jours, Iconi est devenue la capitale de la danse comorienne.
Par Fatouma Ali Saïd Abdallah
Treize finalistes, des notes serrées, un public nombreux et un jury intransigeant : le premier Gombessa aura tenu sa promesse de révéler la relève et de remettre la danse traditionnelle au cœur de la scène nationale. Lancé le 5 septembre dernier à Iconi, le Festival Gombessa a rendu son verdict après trois jours de finales nationales. Dans la catégorie Homme, Serehini ACS l’emporte avec trente-neuf sur quarante. Chez les Femmes, c’est Mtsanga Mrouni, de Mohéli, qui décroche le titre avec trente-quatre virgule cinq points.
Iconi vibre au rythme du Gombessa
Sur la scène d’Iconi, les tambours ont résonné jusqu’au soir. Nattes au sol, chaises pliantes, enfants sur les épaules : le public est venu en famille. Pendant trois jours, le Festival Gombessa a transformé la ville hôte en un grand théâtre à ciel ouvert. L’enjeu était clair : valoriser le patrimoine culturel comorien et donner une vraie visibilité à la danse traditionnelle.
Après plusieurs semaines d’éliminatoires dans les villages et les chefs-lieux, les meilleures troupes ont été sélectionnées. Au total, treize finalistes ont concouru : huit groupes Hommes et cinq groupes Femmes venant des trois îles. Ils ont été notés sur quarante par un jury composé d’anciens danseurs, de chorégraphes et de représentants du ministère de la Culture. Les critères étaient exigeants : technique, créativité, respect du thème, tenue, discipline et occupation de la scène.
Serehini ACS, la précision et la cohésion récompensées
La finale Homme a tenu toutes ses promesses. La tension était palpable dans les gradins. Quand les résultats sont tombés, un nom est sorti du lot : Serehini ACS. Avec une note de trente-neuf sur quarante, le groupe s’adjuge le titre de champion national.
Le jury a salué trois choses : la cohésion du groupe, la précision des figures et la capacité à marier tradition et création contemporaine sans trahir l’esprit de la danse. Sur scène, les danseurs ont enchaîné les pas avec une rigueur militaire, tout en gardant la souplesse et la joie qui caractérisent le mbiwi.
Juste derrière, Adabou Bouni prend la deuxième place avec trente-huit sur quarante. La régularité et la maîtrise technique du groupe ont été unanimement saluées. Le podium est complété par Weigni Guwu d’Iconi. Avec trente-huit sur quarante également, la troupe locale offre à la ville hôte une médaille et déclenche une ovation du public. Jouer à domicile n’a pas été facile, mais les danseurs ont transformé la pression en énergie.
Le niveau est resté très serré jusqu’à la huitième place. UJSI Iconi termine quatrième, suivi d’ADCM Mbachile, Wudzima wa Massiwa de M’dé, Mtsanga Buru de Mohéli et Badagoma Bandadaweni.
Au-delà du podium, le jury a voulu distinguer l’engagement. Un coup de cœur a été attribué à l’association Adabou de Bouni. Cette distinction récompense le travail de transmission auprès des plus jeunes, la qualité des répétitions et l’état d’esprit affiché durant toute la compétition.
Mtsanga Mrouni, Mohéli en force
Chez les Femmes, le suspense a été tout aussi grand. Et c’est Mtsanga Mrouni de Mohéli qui s’impose avec trente-quatre virgule cinq points. C’est la prestation la plus rapide des deux catégories. En moins de huit minutes, les danseuses ont proposé un enchaînement dense, sans temps mort.
Le jury a retenu trois éléments : l’énergie communicative, la synchronisation parfaite et la qualité des costumes traditionnels. Les pagnes, les foulards et les bijoux étaient travaillés, respectueux des codes de Mohéli tout en étant mis en valeur par une lumière moderne.
Maranpaga Dimadjou prend la deuxième place. La chorégraphie, fluide et respectueuse des codes, a convaincu. Le groupe a proposé une lecture élégante du debaa, avec des transitions très propres. UJSI Iconi complète le podium. Ce résultat confirme le travail de formation mené depuis deux ans par l’association iconienne auprès des adolescentes.
Bada-Como Bandadaweni a terminé quatrième avec une proposition audacieuse. Mremani Folk d’Anjouan clôt le top cinq. La troupe anjouanaise a été appréciée pour l’originalité de sa proposition et sa fidélité au répertoire de l’île. Les chants en shindzuani ont particulièrement touché le public.
Le coup de cœur du jury revient à Samirati de l’association UJSI. La danseuse a été remarquée pour sa présence scénique, sa rigueur et sa progression tout au long du festival. De l’éliminatoire à la finale, elle a gagné en assurance et en technique.
Trois îles, une seule scène
Au-delà des notes, le plus important s’est joué dans les coulisses et dans les gradins. Pour la première fois, des danseurs de Ngazidja, Mohéli et Anjouan ont dormi dans la même auberge, mangé ensemble et échangé leurs pas.
« Avant, on se voyait juste à la télé. Là on se touche, on se corrige, on apprend », confie un danseur de Weigni Guwu.
Les associations ont aussi animé les abords de la scène : le festival est devenu un moment
traditionnel et bien-être autant que culturel pour Iconi.
Le regard de l’invitée
Pour cette neuvième édition, les organisateurs ont invité une délégation de La Réunion. Parmi elles, Aroubani Julie.
Son témoignage clôt cette première édition sur une note d’ouverture :
« Je suis arrivée à Iconi avec beaucoup de curiosité. Et je repars avec de l’émotion. Ce que j’ai vu ici, c’est une jeunesse qui ne renie pas ses racines. Elle les danse, elle les chante, elle les réinvente et les transmet. Le Gombessa fait un travail énorme. Donner une scène nationale, noter, récompenser, filmer… ça professionnalise. J’espère qu’on pourra créer un pont. Imaginer des échanges entre nos jeunes danseurs réunionnais et comoriens. La culture de l’océan Indien doit circuler. Merci aux Comores pour cette leçon d’hospitalité et de fierté. » a-t-elle déclaré lors de son arrivée aux Comores, la veille de la cérémonie d’ouverture du Festival.
Le Festival Gombessa ne s’arrête pas aux finales. Jusqu’à la clôture, des ateliers de danse, des scènes libres et des conférences sont organisés dans différents quartiers de la ville d’Iconi.
Le point d’orgue était prévu le samedi dernier, 12 septembre, lors de la grande cérémonie de clôture et de remise des prix au Stade Fundi Karnet.
Du côté des organisateurs, pour Ryadhuidine Idrisse, directeur artistique du Festival la mission était simple : sortir les arts traditionnels de la confidentialité pour leur donner une scène nationale. Réunir les trois îles est une première étape vers une plus grande circulation des artistes.
Avec les sacres de Serehini ACS et Mtsanga Mrouni, cette édition montre une chose simple : la danse traditionnelle comorienne est vivante. Elle évolue, elle se transmet et elle continue de rassembler. Le Festival Gombessa, sur ce point, aura rempli son contrat.



