L’histoire des peuples démontre que la brutalité, la répression et la peur ne construisent jamais une société stable et juste. Au contraire, elles alimentent davantage les frustrations, les divisions et la souffrance des populations.
Par Abdourahim Bacari
Aux Comores, il existe pourtant, paraît-il, une commission chargée de veiller au respect des droits de l’homme et de lutter contre toutes les formes de violences exercées contre la population. Cependant, nous constatons avec tristesse que cette commission, présidée par Sittou Raghadat Mohamed, reste silencieuse face à de nombreux drames qui ont coûté la vie à plusieurs Comoriens ou provoqué chez eux de graves blessures. Plus inquiétant encore, ces violences sont souvent attribuées aux forces de l’ordre elles-mêmes : la police nationale, la gendarmerie ou encore l’armée.

Nous ne cesserons de rappeler que, depuis le retour au pouvoir du président Azali Assoumani en 2016, les bavures des forces de sécurité ont conduit de nombreux Comoriens, majoritairement des jeunes, vers les cimetières. Certaines victimes, dont les noms et les visages restent gravés dans la mémoire collective, ont succombé à leurs blessures après avoir reçu des balles réelles lors de manifestations réclamant des droits fondamentaux. D’autres auraient été torturés puis tués de sang-froid dans des camps militaires ou des casernes, avant d’être enterrés dans des conditions contraires aux rites de l’islam ou remis discrètement à leurs familles.
Beaucoup se souviennent encore de l’histoire du major Ba-Palé, originaire de la région de Nyumakélé à Anjouan, ainsi que d’Aymane de la région de Bambao et de Fano de la région d’Itsandra en Grande-Comore. Nous ne pouvons pas non plus oublier les échanges de tirs au camp militaire de Kandani, qui ont provoqué la mort du major Moutu, du commandant Fayssoil et de Nassor. Ces événements tragiques ont profondément marqué les consciences et renforcé le sentiment d’insécurité au sein de la population.
Tous ces assassinats font, paraît-il, l’objet d’enquêtes judiciaires menées par le tribunal de Moroni afin d’éclairer la population sur les circonstances réelles de ces morts et surtout d’identifier les responsables. Hélas, jusqu’à aujourd’hui, aucune enquête n’a véritablement abouti à des résultats clairs et convaincants. Ce silence judiciaire nourrit le doute, la colère et l’impression d’impunité.
Ces derniers jours encore, les forces de l’ordre sont accusées d’avoir fait preuve d’une violence excessive lors de la récente grève contre la hausse des prix du carburant. Deux morts et plusieurs blessés à Anjouan. À Moroni, un jeune mineur de quatorze ans aurait été violemment agressé, au point d’avoir la mâchoire brisée. Les témoignages de sa mère donnent froid dans le dos à toute personne sensible à la souffrance humaine. Les Comoriens se demandent désormais sur quelles bases les agents de la police, de la gendarmerie et de l’armée nationale sont recrutés. Quelle formation reçoivent-ils réellement pour assurer le maintien de l’ordre sans recours à la violence et sans effusion de sang ?
Nous savons tous que les forces de l’ordre interviennent en groupe, selon des techniques et des règles qui leur sont enseignées. Ces méthodes existent, d’une part, pour assurer leur propre protection et, d’autre part, pour éviter que les manifestations ne dégénèrent en drames humains ou en pertes de vies.
Un agent des forces de l’ordre ne devrait pas agir selon sa seule volonté, en décidant individuellement de ce qu’il doit faire et de la manière dont il doit le faire. Sinon, cela relèverait de l’anarchie. Malheureusement, c’est précisément l’impression que donnent aujourd’hui certains comportements observés sur le terrain.
En principe, un agent des forces de l’ordre est tenu de se conformer strictement aux consignes de maintien de l’ordre qui lui sont enseignées par ses formateurs et par sa hiérarchie. Lorsque ces règles ne sont plus respectées, ce n’est plus seulement la discipline qui est remise en cause, mais également la confiance entre la population et ceux qui ont pour mission de la protéger.
Aujourd’hui, il est malheureusement clair que l’image renvoyée par nos forces de l’ordre s’éloigne de plus en plus des principes de protection et de sécurité pour se rapprocher d’actes de barbarie. Tabasser un mineur au point de lui casser la mâchoire est non seulement inacceptable, mais surtout profondément condamnable.
Par les violences exercées contre les jeunes, nos forces de l’ordre imposent également aux familles, déjà éprouvées par la vie chère, des dépenses imprévues pour soigner leurs enfants. Ce jeune restera sans aucun doute plusieurs mois chez lui, sans pouvoir reprendre le chemin de l’école. C’est une triste réalité qui interpelle la conscience de toute la nation.
Mais ce qui choque davantage l’opinion publique, c’est encore une fois le silence de la Commission nationale des Droits de l’Homme et des Libertés (CNDHL) chargée de défendre les droits de l’homme. Beaucoup de Comoriens se demandent désormais quand cette institution réagira enfin face à toutes ces barbaries. Ces dix dernières années, les meurtres, les assassinats et les violences ont pris une ampleur particulièrement inquiétante. Aujourd’hui, chacun vit avec la peur de perdre un proche, soit à cause de bandits, soit à cause d’abus commis par ceux qui sont censés protéger la population. Les parents craignent pour la vie de leurs fils et de leurs filles. Ils redoutent de voir leurs enfants subir le même sort tragique que tant d’autres jeunes victimes de violences.
Plus grave encore, nos dirigeants politiques, religieux, le Moufti, les oulémas, les notables et tous ceux qui sont traditionnellement considérés comme les gardiens de la paix et des valeurs comoriennes semblent avoir perdu leur capacité d’indignation. Très peu de voix s’élèvent avec force pour dénoncer ces pratiques qui détruisent des vies et fragilisent davantage la société comorienne.
Le régime accuse régulièrement la population et l’opposition d’organiser des manifestations violentes contre le gouvernement. Mais, il oublie souvent la violence sociale et économique qu’il impose lui-même aux citoyens : la vie chère, une éducation abandonnée, un système de santé en crise, le manque d’eau et les difficultés quotidiennes qui plongent de nombreuses familles dans le désespoir. Dans ce pays, les gouvernants parlent de paix, alors que leurs méthodes contribuent souvent à renforcer le climat de violence.
On tire à balles réelles sur des civils non armés. On emprisonne ceux qui s’opposent à la gouvernance du pouvoir ou qui dénoncent la mauvaise gestion de la chose publique. Beaucoup d’opposants ont été contraints de quitter le pays, tandis que d’autres ont été emprisonnés.
Notre pays va mal. Contrairement à ce que certains veulent faire croire, la violence ne vient pas uniquement de l’opposition. Depuis 2016, malgré la colère d’une opposition souvent désorganisée et divisée, celle-ci n’a pas agressé ni violenté des membres du gouvernement. Quant à l’agression de Fano contre le président Azali Assoumani à Salimani, beaucoup de zones d’ombre subsistent encore. Les Comoriens ne connaîtront peut-être jamais toute la vérité sur cette affaire : s’agissait-il d’une initiative personnelle ou d’un acte manipulé par certains acteurs politiques ? Le doute demeure, d’autant plus que Fano a été violemment tué avant même de pouvoir être jugé et permettre ainsi à la justice de faire toute la lumière sur cette affaire.
Les Comores ont aujourd’hui besoin de justice, de vérité et surtout d’un retour sincère aux valeurs de paix, de dialogue et de respect de la dignité humaine. Car aucune nation ne peut construire son avenir durablement sur la peur, le silence et la violence.















