Deux ans après son élection, le gouverneur d’Anjouan doit constater l’éloignement qui s’est accentué entre les citoyens et le pouvoir en place. Les morts récents des deux jeunes à Mpajé a renforcé ce sentiment.
Par Anoir Ahamadi
Le 24 mai 2026 marque exactement deux années depuis l’arrivée du docteur Zaidou Youssouf à la tête de l’île autonome d’Anjouan. Deux années qui, pour une partie de la population et de l’opposition, symbolisent moins une stabilité politique qu’un profond malaise social, économique et institutionnel. Entre accusations d’abus de pouvoir, silence face aux drames récents et sentiment d’abandon grandissant, le climat qui règne aujourd’hui sur l’île semble loin des espoirs annoncés au début du mandat.

Dans les rues et ruelles ou encore dans plusieurs villages reculés de l’île, nombreux sont ceux qui évoquent une gouvernance sans vision et une population livrée à elle-même. Pour les critiques du régime, le constat est sévère : Anjouan traverserait l’une des périodes les plus tendues de ces dernières années, marquée par la peur, le chômage et une crise de confiance entre les dirigeants et les citoyens.
Une gouvernance de plus en plus contestée
Depuis son accession au pouvoir en mai 2024, le gouverneur Zaidou Youssouf fait face à une contestation persistante. Ses opposants l’accusent notamment de gouverner dans l’intérêt du pouvoir central plutôt que dans celui des Anjouanais. Un reproche qui revient régulièrement dans les discours de plusieurs figures critiques du régime.
« On aurait compris que ces deux premières années ont davantage servi le pouvoir central que les habitants d’Anjouan », affirme Saïd Attoumane, opposant politique. Selon lui, l’île aurait progressivement perdu sa capacité à défendre ses propres intérêts et son autonomie politique se serait considérablement affaiblie.
Pour une partie de la population, les attentes suscitées par ce mandat se sont rapidement transformées en désillusion. Les problèmes quotidiens demeurent nombreux : chômage massif chez les jeunes, hausse continue du coût de la vie, infrastructures dégradées et sentiment d’injustice dans la gestion des affaires publiques.
Dans plusieurs localités, des habitants dénoncent également un climat de division sociale et politique. Certains parlent d’une administration dominée par le favoritisme et le clientélisme, où les nominations et les avantages seraient accordés davantage selon les appartenances politiques ou régionales que selon les compétences.
Le drame de Mpagé, symbole d’une colère sociale
Les événements des 15 et 16 mai derniers ont profondément marqué l’opinion publique à Anjouan. Dans la ville de Mpagé, deux jeunes hommes ont perdu la vie lors de manifestations contre la vie chère, après la hausse des prix des hydrocarbures décidée au niveau national. Une augmentation difficilement supportable pour de nombreuses familles déjà confrontées à une situation économique fragile.
Ces manifestations traduisaient une colère sociale accumulée depuis plusieurs mois. Beaucoup de jeunes dénoncent l’absence d’emplois, les difficultés de survie quotidienne et le manque de perspectives d’avenir. Pour eux, cette hausse des carburants a été perçue comme une pression supplémentaire dans un contexte déjà extrêmement précaire.
Mais, au-delà de la hausse des prix, c’est surtout la gestion politique et sécuritaire de ces manifestations qui suscite aujourd’hui de nombreuses interrogations. La mort des deux jeunes à Mpagé a provoqué une vive émotion sur l’île et alimenté davantage les critiques contre les autorités.
Plusieurs citoyens affirment avoir attendu une prise de parole forte du gouverneur d’Anjouan afin d’apaiser les tensions et un témoignage de compassion envers les familles endeuillées. Pourtant, selon ses détracteurs, le silence des autorités locales aurait été perçu comme une forme de détachement face à la souffrance de la population.
« Beaucoup ont compris que ceux qui dirigent aujourd’hui ne font que répéter ce qu’on leur demande de dire depuis là-haut », regrette un Anjouanais ayant requis l’anonymat, rencontré après les événements.
Une île en perte de repères
Au fil des mois, le sentiment d’abandon semble gagner une partie de la jeunesse anjouanaise. Le manque d’opportunités pousse certains jeunes vers l’exil clandestin, tandis que d’autres sombrent dans la précarité ou la délinquance.
Dans plusieurs quartiers populaires, des habitants parlent d’une montée du banditisme et de l’insécurité. Les difficultés économiques auraient aggravé les tensions sociales dans certaines zones urbaines, déjà fragilisées par le chômage et l’absence de politiques publiques efficaces.
Les infrastructures de base, elles aussi, restent au cœur des critiques. Routes dégradées, insuffisance de certains services publics, difficultés liées à l’insertion professionnelle : autant de problèmes qui alimentent le mécontentement populaire.
Pour les opposants au régime, le bilan de ces deux années reste donc largement négatif. Ils accusent les autorités d’avoir privilégié les calculs politiques au détriment des véritables urgences sociales.
Saïd Attoumane évoque même « une gouvernance basée sur les abus de pouvoir, le favoritisme, le clientélisme et l’ethnisation de l’État ». Des accusations graves qui traduisent le niveau de tension politique qui règne actuellement à Anjouan.
Le poids du dossier Sambi dans le débat politique
La question de l’ancien président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi continue également d’occuper une place importante dans le débat politique anjouanais. Figure emblématique de l’île, l’ancien chef de l’État demeure pour beaucoup un symbole politique fort malgré sa condamnation judiciaire.
Lors de la prière de l’Aïd Al-Adha célébrée à Hamumbou, à Mutsamudu, le président Azali Assoumani aurait tenu un discours axé sur la paix et l’unité nationale. Une intervention prononcée dans une mosquée particulièrement symbolique, puisque considérée comme un lieu de référence lié à l’ancien président Sambi.
Mais ce discours n’a pas convaincu certains défenseurs des droits humains et militants politiques. Charkane François, connu pour ses prises de position en faveur des droits des Anjouanais, a réagi dans une vidéo publiée sur sa page Facebook.
Selon lui, parler de paix nécessite d’abord des actes concrets. Il estime que les autorités devraient commencer par libérer ceux qu’il considère comme des prisonniers politiques injustement détenus.
« Le président devrait être lui-même le modèle de cette paix qu’il appelle de ses vœux », affirme-t-il dans sa déclaration.
Pour une partie de l’opposition, le maintien en détention de certaines figures politiques anjouanaises renforce le sentiment d’injustice et de marginalisation au sein de l’île.
Une fracture politique qui inquiète
Au-delà des divergences politiques classiques, plusieurs observateurs redoutent aujourd’hui une aggravation de la fracture entre les autorités et une partie de la population anjouanaise. Les tensions récentes ont mis en lumière un climat de méfiance grandissant, alimenté par les difficultés sociales et les accusations de répression.
Dans les discussions quotidiennes, nombreux sont ceux qui expriment une fatigue face aux conflits politiques permanents. Beaucoup espèrent avant tout des solutions concrètes aux problèmes économiques et sociaux qui touchent l’île.
Mais pour l’instant, le climat reste tendu. Les drames récents, les critiques de l’opposition et le silence des autorités sur certaines questions sensibles continuent d’alimenter les débats.
Deux ans après l’arrivée du docteur Zaidou Youssouf à la tête d’Anjouan, le fossé semble donc se creuser davantage entre le pouvoir et une partie des citoyens. Entre frustrations sociales, tensions politiques et sentiment d’injustice, l’île traverse une période délicate dont l’issue demeure incertaine.
Pour beaucoup d’Anjouanais, la véritable question aujourd’hui n’est plus seulement celle du bilan du gouverneur, mais celle de l’avenir même de l’île et de sa capacité à retrouver un climat d’espoir, de justice et de stabilité.














