Les Comores avancent à reculons, englouties dans une obscurité qui renvoie aux pages les plus sombres de leur histoire. À ce rythme, l’archipel court tout droit vers un nouveau « mongwa nane », cette famine de 1883 qui avait décimé la population comorienne, notamment à Ngazidja, où l’on ramassait les corps à même le sol, partout, jusque dans les chemins des villages. Les signaux d’alerte sont déjà là.
Par Said Yassine Said Ahmed
En 2022, des enfants mouraient de malnutrition à Anjouan. Aujourd’hui encore, la faim, la soif et la misère se répandent sur l’ensemble du territoire. Un peuple s’affame, s’épuise et s’effondre sous le regard d’un pouvoir qui ne semble éprouver ni honte ni scrupule. Ses seules priorités : les plaisirs, les fêtes, les banquets, les délices illicites et l’ivresse d’un luxe qui nargue la détresse populaire. Car le pays n’est plus dirigé : il est manipulé, capricieusement administré par un Secrétaire général du Gouvernement qui foule la nation de son arrogance et impose ses humeurs comme des lois. Un pouvoir placé littéralement sous ses pieds, au service de ses caprices, et non du peuple qu’il prétend gouverner.

« Comores sous un gouvernement de façade »
Dans trois mois, le régime fêtera sa dixième année. Une décennie marquée non pas par le progrès, mais par l’asphyxie politique. Depuis 2016, un système s’est installé, dur, vertical, fermé, indifférent aux souffrances qu’il provoque. Ce n’est plus seulement de la mauvaise gestion : c’est la confiscation pure et simple de l’État. La mauvaise gouvernance, ce n’est pas une cravate mal nouée, c’est regarder un pays mourir de faim sans broncher. Pendant que la population descend chaque jour plus bas dans l’échelle de la misère, la violence s’est installée comme une seconde nature. Les vols, les agressions, les viols, la drogue, la prostitution, tout cela se normalise dans le silence assourdissant des autorités. Et la justice reste inerte. Le jeudi 4 décembre 2025, deux cadavres sont retrouvés, l’un à Dembeni, l’autre à Moroni. Dans n’importe quel pays où la vie humaine a encore un sens, la nation aurait été secouée. Ici, rien. Pas une réaction. Le pouvoir continue de vivre au ralenti de sa propre indifférence, comme si la mort faisait partie du décor.
« Se soumettre ou se barrer »
Et pourtant, malgré ce climat de désespoir, les festivités officielles se succèdent à un rythme obscène. Séminaires creux, cérémonies interminables, célébrations sans fond : le pouvoir danse alors que le peuple se meurt. Depuis dix ans, les Comoriens demandent simplement de quoi manger. Le pouvoir, lui, s’enrichit. Certains deviennent richissimes sans héritage, sans entreprise, sans mérite, sinon celui d’être les proches du cercle présidentiel. La sueur du peuple finance l’opulence de quelques-uns. Dans cet univers où se mêlent privilèges et peur, la dignité a été remplacée par la soumission. On voit des ministres se courber devant un simple secrétaire général du gouvernement, et pourtant, ils font l’âge de son père, non pour ses compétences, mais parce qu’il est le fils du président. Ceux qui refusent d’abandonner leur honneur sont marginalisés, appauvris, humiliés. Aux Comores, l’ascension se paye en allégeance, la rébellion en misère. Le résultat est implacable : un peuple brisé, un pays à genoux, un État au crépuscule. Les Comores n’avancent plus. Elles s’effondrent. Et face à ce naufrage, une question simple, mais terrible s’impose désormais : combien de temps un peuple peut-il endurer un pouvoir qui le laisse mourir à petit feu ?















