Le documentaire d’Ousseni Mahamoud, qui sort ce lundi aborde le sujet de la transidentité et de l’homosexualité dans la société comorienne, un pays où les transgenres étaient totalement invisibilisés jusqu’à l’apparition des réseaux sociaux.
Par MiB
Terezaa est né homme, mais il vit une vie de femme dans cette société traditionnelle et musulmane des Comores. Faute d’obtenir un travail, il est vendeur ambulant. Puisque la société réclame des explications, il tente d’expliquer. C’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Il se rappelle aussi un temps où sa mère le laissait seul à la maison avec sa petite sœur et où il devait lui chanter les berceuses pour le calmer, un temps pendant lequel il prenait le visage d’une mère aimante. Il ne sait pas trop et se contredit entre le « je suis né comme ça » et un comportement apparu plus tard, à l’adolescence.

Un tabou sociétal
Le film du journaliste Ousseni Mahamoud intitulé « Terezaa, né différent » sort ce lundi sur la plateforme YouTube « Studio M Production Ouani ». C’est presque un OVNI dans la production cinématographique ou même dans les médias comoriens, où les sujets sur les transgenres ou les homosexuels sont soigneusement évités. Ces questions ne sont pas non plus abordées dans la société comorienne, sinon dans la perspective de l’interdit religieux ou de la moquerie. Pourtant, des transgenres coexistent parfois dans les grandes villes des quatre îles de l’archipel. Certains se sont même spécialisés dans l’organisation de fêtes de mariages traditionnels et ils sont tolérés, voire respectés.
Pourtant, la loi comorienne réprime l’homosexualité, même s’il n’y a quasiment jamais de procès, peut-être par peur de révélations qui pourraient toucher des personnalités. Mais, en décembre 2024, deux jeunes femmes avaient été condamnées à plusieurs mois de prison ferme pour des actes « contre-nature », après avoir été arrêtées et mises en prison depuis juin de la même année, sur la base de rumeurs prétendant qu’elles étaient entrées en contact avec un kadhwi (cadi) pour les marier. Elles ont nié les accusations, le kadhwi a nié avoir été contacté, mais cela n’a pas suffi.
C’est pourquoi le cinéaste semble marcher sur des œufs tant il sait que son film expose des gens qui peuvent subir les quolibets des citoyens et peut-être des pressions des autorités judiciaires, selon les circonstances : « Cette question a été au cœur de mes préoccupations dès le début du projet. C’est pour cela que le film a mis beaucoup de temps à sortir. La sécurité et la dignité des personnes filmées ont toujours primé. Rien n’a été fait sans leur consentement éclairé, et chaque choix — visuel, narratif ou identitaire — a été réfléchi avec elles », affirme-t-il avant d’ajouter une évidence quand on aborde ce genre de sujet délicat dans la société comorienne : « Le vrai danger, ce n’est pas de montrer, mais de réduire ces personnes au silence. La stigmatisation existe déjà, comme le précise le personnage principal dans le film. Donc, ce film ne la crée pas, il la révèle. Et en la rendant visible, on ouvre aussi la possibilité de la combattre par la compréhension et le dialogue ».
Une mère aimante
Le film d’Ousseni Mahamoud montre aussi une mère attentionnée, présente dans la vie du jeune homme, qui a l’air de sortir de l’adolescence. C’est une chance, car ici aussi, les parents peuvent abandonner dans la rue un enfant transgenre ou homosexuel. La mère de Terezaa joue jusqu’au bout son rôle de mère. Elle le protège. Elle met en garde ceux qui lui font des reproches et se moquent de son enfant. Si Terezaa est ainsi, c’est par la volonté divine, explique-t-elle, et peut-être qu’un jour Dieu lui permettra de redevenir « normal ». Elle y croit sincèrement et avec espoir. D’ailleurs, elle a commencé à percevoir des changements chez son fils, notamment dans sa manière de s’habiller. Il a abandonné les habits de femmes. Elle a confiance en Dieu : c’est Lui qui décide. Et Terezaa n’est pas loin de penser comme sa mère, il aimerait changer et redevenir homme et il a aussi l’espoir que cela arrivera un jour.
Ousseni Mahmoud, le réalisateur de ce documentaire, a fait des études de sciences naturelles. Et cela se retrouve dans sa manière d’explorer les problèmes sociaux. Il use de sa caméra comme d’un scalpel qui scrute les corps. Il est comme le scientifique en retrait devant son sujet, dans la phase d’observation : il ne commente pas, il ne juge pas, il laisse voir à travers sa caméra les drames intérieurs qui se jouent chez Terezaa, mais aussi chez cette mère dont on devine les combats passés pour protéger son enfant. « En tant que réalisateur et journaliste, mon rôle est de témoigner, d’écouter et de montrer ce que l’on refuse souvent de voir. Ce film cherche à susciter la réflexion, l’humanité et le dialogue, mais pas le jugement, car comprendre n’est pas forcément approuver, mais ignorer ou nier n’a jamais résolu un problème », explique le réalisateur.
Le respect de l’humain
Les deux personnages principaux semblent être parvenus au même stade, celui où toute lutte semble inutile, celui où on laisse dire, tout en se préservant. Celui aussi où le croyant comorien s’en remet à Dieu et cesse de combattre.
Le religieux, Fundi Thaoubane, à qui le réalisateur a demandé un avis d’expert, donne d’abord la position des textes religieux. Pour lui, l’homosexualité est une anormalité et le but de l’acte sexuel n’est pas le plaisir, mais la procréation… C’est d’ailleurs la position des trois religions monothéistes. Mais, il surprend aussi par sa position d’éducateur cherchant à guider les gens vers une certaine compréhension et sur la possibilité d’un changement dans le futur. Il n’est pas loin du positionnement de Tereza et de sa mère. Et surtout, il est clair : l’islam recommande de « respecter l’homme ».
Un psychologue et un sociologue sont aussi invités à donner une position. Le sociologue fait remarquer qu’avec la différence de législation entre Mayotte et les trois autres îles de l’archipel, les transgenres et des homosexuels sont incités à partir d’une manière clandestine vers cette île, où il est possible pour deux femmes ou deux hommes de contracter un mariage. Ces propos sont en quelque sorte atténués par l’expérience de Terezaa, qui a fait la traversée avec un ami. Il a décidé de revenir à Anjouan, après avoir assisté à l’agression homophobe de son ami.
Une réalité intérieure
Avec le film d’Ousseni Mahamoud, le citoyen est loin des révélations trashs des réseaux sociaux, d’un certain voyeurisme dont certains se délectent pendant des semaines, à propos de l’homosexualité aux Comores. Avec la pudeur qui le caractérise, Ousseni Mahamoud présente une situation et laisse ses interlocuteurs exposer leurs points de vue. Mais, même si l’auteur semble se tenir à distance du sujet, son film plaide pour la compréhension et la tolérance. Il traduit aussi une évolution chez le journaliste, une évolution de sa pensée sur les homosexuels qu’il explique simplement à Masiwa : « Moi-même, quand j’étais jeune, je les jugeais sans même vouloir les écouter. Je les voyais comme des personnes qui souhaitent aller à l’encontre des principes de la vie, des recommandations divines. J’ai fait ce film non pas pour provoquer ou imposer une vision, mais pour donner la parole à une réalité qui existe dans notre pays depuis belle lurette. Une réalité taboue, mais qui existe. L’homosexualité n’est pas un phénomène importé ni une provocation, elle concerne des êtres humains, issus de nos familles et de notre société, qui vivent dans le silence, la peur ou le rejet. C’est donc une façon pour moi de mettre en lumière cette question sans vouloir créer une polémique sur la religion et les coutumes ».
Ousseni Mahmoud est un journaliste de l’Office de Radio-Télévision des Comores (ORTC) depuis 2007. Il a aussi été fixeur pour des médias étrangers, notamment France 2. Il fait tout, de la prise de vue jusqu’au montage. Formé à la production audiovisuelle en Égypte, à Madagascar et à la Réunion, il a débuté comme reporter d’images à la Radio et Télévision d’Anjouan (RTA). Depuis, il ne fait que filmer, il aime cela et le spectateur le perçoit. Il a raflé plusieurs prix aux Comores, dont un prix lors du premier Festival international du film des Comores (CIF) avec « Hadisi ya Ismaili », l’histoire d’un homme qui décide de quitter la clandestinité à Mayotte pour venir cultiver sa terre à Anjouan. Il vient également de remporter le Prix Saminya Bounou 2025 pour le portrait qu’il a fait de Fatima Halidane, une sage-femme dont on estime, à Anjouan, qu’elle a sauvé toute une génération.
Le film d’Ousseni Mahamoud est visible ici : Tereza, né différent, jugé coupable.















