Le parcours de Nouria N’gazi est inspirant. Cette femme de 53 ans, qui en a été longtemps une victime, est devenue une actrice majeure dans la lutte contre les violences basées sur le genre (VBG), notamment en militant au sein de l’association Mvukisho Ye Masiwa.
Par Hachim Mohamed
Nouria N’gazi est née aux Comores en 1973. Elle part pour la France à l’âge de six ans. Elle obtient son bac en 1992, son diplôme d’infirmière en 1995, et celui de cadre de santé en 2018. Aînée d’une fratrie de treize enfants (six frères et sœurs du côté de sa mère et sept frères et sœurs du côté de son père), elle a la chance d’être la maman de deux grands hommes qu’elle a élevés seule : Akim, 26 ans, plombier et Amir, 30 ans, avocat.

Nouria N’gazi va maintenant vers ses 53 ans. Elle estime que son cœur est resté aux Comores. Mais, elle vit actuellement en France, où elle travaille en tant que cadre de Santé, responsable d’une unité de soins. Elle prend la vie comme un challenge, au quotidien. C’est une force tranquille. Comme d’autres femmes généreuses et spontanées, elle a, en elle, une rage d’avancer et de changer le monde.
Évidemment, la vie de Nouria N’gazi est loin d’avoir été un conte de fée. C’est une survivante de violences basées sur le genre. Adhérente de Mvukisho Ye Masiwa (MYM), elle a eu l’opportunité de pouvoir apporter sa petite pierre à l’édifice pour faire rayonner son combat au-delà des Comores. Une opportunité d’être une défenseure des droits des enfants.
Des bourreaux proches de la famille
Elle ne se souvient pas, au détail près, de ses débuts dans la souffrance, ni du moment où elle a pris la décision de parler de son statut de victime de la pédocriminalité. C’est dans le cadre du pôle « Droits humains » de MYM, en préparant une conférence sur les violences sexuelles, puis un documentaire, que tout ce qu’elle avait subi dans son enfance a ressurgi, de manière soudaine.
En rembobinant ces années bien remplies de sa vie, pour en épingler des épisodes parfois très lointains, qui ont pu l’impacter, comme si c’était hier, elle se souvient toujours de cette époque, entre 10 et 15 ans, époque où elle a subi de multiples agressions sexuelles par des bourreaux différents. Après l’une de ces agressions, elle a dû subir une interruption volontaire de grossesse (IVG) à l’âge de 14 ans. Ce jour reste un des jours les plus traumatisants de son existence.
« Ils étaient tous proches de mes parents, amis ou famille », confie-t-elle, en parlant de ses agresseurs. Ses bourreaux n’ayant pas usé de violence physique pour abuser d’elle, pendant la phase de conscience, elle n’était pas capable d’associer ces agressions à une mauvaise chose. Elle n’était pas encore en mesure de comprendre que personne n’avait le droit de la toucher, et encore moins que c’était mal ce qui lui arrivait, et ce que ces hommes faisaient avec elle. Cela se passait, et puis c’est tout. Parfois avec un peu de douleur, et toujours dans l’enceinte de la maison familiale.
Descente lente dans les ténèbres de la culpabilité et de la honte
Après avoir connu ce parcours semé de traumatismes physiques ou émotionnels, souvent décrits comme une « geôlière intérieure » qui transforme le quotidien, Nouria N’gazi n’a jamais lâché prise.
Cette femme est fascinante. La douleur du vécu lui a permis, via la période de sa reconstruction, de donner un sens à cette expérience en passant de la souffrance subie à une forme de résilience. Même si le récit structure la mémoire de manière à ce que le passé continue de hanter le présent, il est intéressant de voir comment, cette femme, par sa détermination, s’est démarquée de cette séquence douloureuse pour se réapproprier sa propre vie.
Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle a réussi à mettre des mots sur les violences sexuelles qu’elle avait subies étant petite fille ou adolescente. C’était peu après ses études d’infirmière, après la naissance de son premier fils. Elle avait certainement 22 ans. En visionnant un reportage sur la thématique des VBG, elle réalise que toutes les années passées n’ont été que violence.
Elle a d’abord eu honte d’avoir « laissé faire » tout cela. Elle ne sait pas comment, elle a réussi à enfouir tout cela dans un petit coin au fin fond de son cerveau.
Cela a eu un impact dans sa vie quotidienne, et plus particulièrement par rapport à l’estime qu’elle avait d’elle-même. Tous ces hommes, qui ont fait d’elle une « femme objet », ont contribué à sa descente lente dans les ténèbres de la culpabilité et de la honte.
C’est ainsi qu’elle a avalé des couleuvres, subi des manipulations de la part des hommes qui ont partagé sa vie. Cette souffrance a développé un manque de confiance en elle qui lui a fait accepter des situations normalement inacceptables. Jusqu’à une certaine mesure, car elle finissait toujours par craquer et partir pour sa survie.
Ordre de la fermer
Elle dit encore : « Rien ne s’enfouit dans le cerveau éternellement ». Tôt ou tard, cela ressurgit et jamais au bon moment, car il n’y a pas de bon moment. Ainsi, avec tous les souvenirs qui ont réapparu, elle a développé un syndrome post-traumatique avec des nuits blanches à n’en plus finir.
Arrivée à ce stade, le plus dur pour cette femme, était de décider à quel moment se livrer à sa maman, et faire face à ce qui s’est passé.
Un jour, en regardant un documentaire avec sa mère, elle lui a tout raconté. Elle avait 48 ans, se rappelle-t-elle. La mère dit n’avoir jamais rien su ni vu. Elle s’est effondrée, en larmes. Puis, elle a ordonné le silence.
Elle s’arrêta donc là.
En transformant son vécu en combat, Nouria N’gazi milite contre les différentes formes de violences faites aux femmes. Elle véhicule aujourd’hui une série de messages d’espoir et de courage pour d’autres victimes. Pour arriver à cet apaisement qui la caractérise aujourd’hui, elle a dû passer par la thérapie. C’est grâce à celle-ci qu’elle a pardonné à sa mère, et qu’elle ne place pas tous les hommes dans le même sac. « Mais, cela ne veut pas dire que tout va bien », ajoute-t-elle.
Pour continuer à soigner ses maux tout en aidant les victimes rencontrées à soigner les leurs. Cela fait quatre ans que Nouria N’gazi, son binôme Zayone et les membres de l’association Mvukisho Ye Masiwa sillonnent les îles pour tenter de réveiller les consciences.
En tant que militante, elle est fière d’avoir contribué à aider à la libération de la parole pour certaines compatriotes et des femmes d’autres communautés, aussi bien dans l’archipel des Comores qu’en France, auprès de la diaspora.
Elle croit dur comme fer que « nous devons faire jouer l’égalité partout et sensibiliser un maximum de personnes, enfants et adolescents, hommes et femmes ». C’est pour elle « la clé pour briser cette chaîne de violence et protéger les générations futures ».














