La quatrième édition du « Mwendo wa Dzihiro », la marche contre les violences sexuelles s’est déroulée cette année dans l’île d’Anjouan.
Par Naenmati Ibrahim
Aux Comores, les violences sexuelles restent un fléau silencieux, souvent dissimulé derrière le poids des traditions et des normes patriarcales. Pour briser ce silence, l’association Mvukisho ye Masiwa organise le « Mwendo wa Dzihiro », une marche symbolique et militante qui sensibilise, soutient et mobilise les communautés. L’édition 2025 à Anjouan illustre la force d’un mouvement qui transforme la parole en action et la douleur en espoir.

Un fléau qu’on tait
Les violences sexuelles constituent l’un des phénomènes parmi les plus graves et les plus universels dans le monde. Pourtant, aux Comores, elles demeurent largement taboues, étouffées par des normes sociétales et des traditions qui valorisent le silence plutôt que la protection des victimes. Ce silence, loin de protéger les innocents, protège les agresseurs et contribue à la souffrance des femmes, des enfants et même des hommes.
Selon l’UNICEF, environ 25 % des violences signalées concernent des agressions sexuelles, et les chiffres restent dramatiquement sous-estimés. Un rapport de 2024 révèle que, sur 145 cas de violences, 31 concernaient des violences sexuelles, dont 87 % des victimes étaient des femmes ou des filles, et 13 % des hommes. Les enfants, surtout âgés de 11 à 17 ans, sont particulièrement vulnérables, et les enfants en situation de handicap sont également touchés.
Le constat est clair : malgré les statistiques, la majorité des victimes n’osent pas parler, souvent par honte ou par crainte, laissant le fléau se perpétuer dans l’ombre.
Mvukisho ye Masiwa : un engagement pour les droits de la personne
Fondée en 2015, Mvukisho ye Masiwa a d’abord concentré ses efforts sur la protection de l’environnement. Mais au fil des années, l’association a élargi son action pour lutter contre les violences basées sur le genre (VBG) et préserver le patrimoine culturel comorien à travers des journées culturelles.
Pour ses membres, issus en grande partie de la diaspora, ces journées culturelles permettent de renouer avec leurs racines. Comme le souligne la présidente, Nouria Ngazi : « C’est quand on sait d’où l’on vient qu’on sait où l’on va. »
Ces dernières années, la priorité de l’association s’est portée sur les violences sexuelles, devenues persistantes aux Comores. Des études menées par l’association montrent que 90 % des abus sexuels sont commis par des proches, renforçant le besoin urgent de briser le silence et de sensibiliser les communautés.
Naissance du Mwendo wa Dzihiro
C’est dans ce contexte que Zaina Yahaya Ben Ahmed, alias Zayone Zay, a fondé le Mwendo wa Dzihiro. Vivant en France, elle a elle-même été victime de violences sexuelles dans son enfance et d’un mariage forcé lors d’un séjour à Ngazidja.
Pour guérir de ses traumatismes et protéger d’autres victimes, elle a créé cette marche thérapeutique, parcourant plusieurs kilomètres de village en village. Cette initiative n’est pas une simple promenade : elle symbolise la résistance, la libération et la sensibilisation des populations.
Aux côtés de Nouria Ngazi, également survivante et présidente de l’association, Zayone Zay incarne une sororité militante : un engagement collectif, une solidarité concrète et une responsabilité partagée. Ensemble, elles mobilisent femmes, hommes et jeunes, brisant les tabous et donnant une voix à celles et ceux que le silence étouffe.
Un moyen de briser les tabous.
Depuis sa création en 2022, le Mwendo wa Dzihiro a parcouru les îles comoriennes : Ngazidja (2022), Mohéli (2023), Mayotte (2024) et Anjouan (2025).
Chaque étape de la marche est un espace de sensibilisation et une occasion pour les victimes de témoigner,
Pour Françoise Belloeil, sage-femme venue de France pour soutenir le mouvement, cette marche est un outil puissant : « Elle permet de créer des liens et de bien véhiculer le message », confie-t-elle lors d’une rencontre avec le maire de Domoni.
Ce qui distingue le Mwendo wa Dzihiro, c’est le tandem formé par Zayone Zay et Nouria Ngazi : l’une engage la jeunesse via les réseaux sociaux, l’autre agit sur le terrain auprès des communautés. Ensemble, elles incarnent la force de la sororité, capable de transformer la parole en action.
Un documentaire pour donner la parole aux victimes
Pour renforcer leur action, l’association a réalisé un documentaire pédagogique qui donne la parole aux victimes. Certaines témoignent à visage découvert, d’autres préfèrent rester anonymes. Le film montre la réalité crue des violences sexuelles aux Comores, mais aussi l’espoir, la résilience et la lutte pour la justice.
Le documentaire a été projeté à Paris, Mayotte, Mitsamihuli et Itsandra. Bien qu’il ne soit pas disponible en ligne pour des raisons de sécurité et de confidentialité, il constitue un outil essentiel de sensibilisation.
À Anjouan, la projection prévue n’a pas pu être organisée, mais l’accueil des communautés locales a été très chaleureux. Selon l’association, Anjouan est une île magnifique, tant par sa nature que par la chaleur de ses habitants, ce qui a rendu la marche encore plus impactante.
Un accueil chaleureux
L’édition 2025 a rassemblé 18 participants : 7 femmes et 11 hommes. Parmi eux, Nafissa Hamadi, 19 ans, originaire de Ouéllah Itsandra. Ce n’est pas une victime, mais elle s’engage pour la sensibilisation. Sa présence rappelle que la lutte contre les violences sexuelles concerne toute la société.
Pendant la première nuit, les marcheurs ont été accueillis à Mutsamudu par Fatima Boyer. Ils ont ensuite été hébergés dans une maison familiale à Dindri, puis chez la famille de marehemu Dr Vélo à Domoni au cours de la troisième nuit.
Au cours de la quatrième nuit, à Komoni, ils ont célébré la Journée mondiale des droits de l’enfant avec un lâcher de ballons biodégradables. Le bivouac fut organisé par l’ONG Hifadhu.
La cinquième nuit a été passé dans un internat à Vouani, puis, après une randonnée jusqu’à Sima, ce fut le retour à Mutsamudu. C’est dans le chef-lieu de l’île qu’ils ont passé la dernière nuit après un concert solidaire à la citadelle.
Chaque étape a été animée par le désir de toucher les communautés et de créer un espace de parole.
Un outil de transformation sociale
Mwendo wa Dzihiro n’est pas qu’une marche symbolique. C’est un outil de transformation sociale qui permet de créer un espace de parole là où le silence domine, soutenir les victimes dans leur processus de guérison, mobiliser les communautés avec des actions concrètes et rassembler au-delà des différences : femmes, hommes, jeunes, anciens, diaspora.
Cette marche démontre que la « randonnée thérapeutique », comme l’appellent les organisatrices, peut être une force capable de soigner, d’élever et de transformer.
Le chemin reste long
Malgré les efforts de sensibilisation, le combat reste immense. Les ressources sont limitées, les services de soutien insuffisants et la stigmatisation persistante.
Il est urgent que les institutions publiques s’engagent davantage dans la protection des victimes. Pourtant, l’association Mvukisho ya Masiwa offre une lueur d’espoir. Par ses marches, ses témoignages et ses campagnes, l’association transforme le silence en résistance. Chaque pas, chaque mot, chaque projection ouvre la voie à une société plus juste, empathique et solidaire.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la violence sexuelle aux Comores n’est pas un phénomène isolé : c’est une réalité profondément ancrée et ressentie. Face à cela, la parole, la marche et la solidarité deviennent des armes puissantes pour transformer la douleur en un avenir plus sûr.
En avançant ensemble, les membres du Mwendo wa Dzihiro montrent que la solidarité peut être un bouclier, que le silence peut devenir une voix collective et la douleur se transformer en force.
Le poing levé de Zayone Zay et de tous les marcheurs n’est pas seulement synonyme de résistance, il est le symbole d’une victoire annoncée contre les prédateurs sexuels.















