À Anjouan, l’inquiétude grandit au cœur des services publics. Depuis plusieurs mois, des agents de différentes sociétés d’État cumulent des retards de paiement qui plongent leurs foyers dans une précarité profonde.
Par Anoir Ahamadi
Les discours officiels multiplient les promesses et célèbrent l’« émergence » du pays. Mais, la réalité quotidienne des travailleurs raconte une tout autre histoire : celle d’hommes et de femmes livrés à eux-mêmes, invisibles et souvent impuissants.

À la Douane, jusqu’à cinq mois d’arriérés
Dans les couloirs de la Douane, la tension est palpable. Les contractuels, qui assurent pourtant une mission stratégique pour les finances publiques, cumulent quatre à cinq mois d’impayés. La situation est devenue si étouffante que certains agents n’osent plus parler à visage découvert.
L’un d’entre eux, la voix chargée de fatigue, raconte sous anonymat : « Je n’arrive même plus à satisfaire mes besoins les plus fondamentaux. J’ai des jours où je dois choisir entre acheter du riz ou un ticket de transport pour venir travailler. On a l’impression d’être totalement oubliés. »
Derrière ce témoignage se cache une réalité alarmante : comment assurer correctement son travail quand on peine à survivre ? Comment rester motivé quand le fruit de son labeur n’arrive plus ?
SONELEC : un quotidien devenu insoutenable
La crise n’épargne pas non plus la Société Nationale de l’Eau et de l’Électricité (SONELEC). Ici aussi, les retards de paiement dépassent les quatre mois. Pour une entreprise déjà fragilisée par des difficultés techniques et structurelles, la situation du personnel ajoute une couche supplémentaire d’instabilité.
Une agente, elle aussi contrainte de rester anonyme, confie : « C’est inhumain. Nous travaillons, nous remplissons notre mission, mais nous ne sommes pas payés. Et pendant ce temps, on nous parle d’émergence… C’est tout simplement contradictoire. »
La notion d’émergence, martelée dans les discours officiels, semble de plus en plus déconnectée de ce que vivent les employés des services essentiels. Une dissonance qui alimente frustration, colère et doute des citoyens.
Des choix politiques qui interrogent
Ces retards de salaires alimentent un débat plus large : celui des priorités gouvernementales. Depuis plusieurs semaines, le pouvoir a modifié les horaires de travail. Les employés sont tenus de travailler entre 8 heures et 17 heures, un changement qui fait toujours grincer des dents, surtout dans le contexte actuel des impayés.
Le retraité Mohamed Attoumane n’hésite pas à pointer du doigt l’incohérence perçue : « Avant de chercher à rallonger les horaires, ils devraient d’abord garantir les salaires dans les délais. Comment peut-on parler de performance ou de modernisation alors que les bases, elles, ne sont pas assurées ? On dirait qu’on rêve debout. », affirme-t-il.
Pour beaucoup, cette réforme apparaît comme un écran de fumée, loin des urgences réelles du terrain. Elle met en lumière les écarts entre la vision affichée par l’État et la réalité vécue par les citoyens.
Les travailleurs dénoncent également l’enchaînement des voyages officiels et des cérémonies gouvernementales, jugés peu productifs. « Le gouvernement multiplie les parades et les déplacements qui ne rapportent rien, alors que le peuple souffre », confie un agent rencontré.
Un pays sous tension sociale
Cette impression que les ressources sont mal orientées alimente un sentiment d’injustice. Le contraste est d’autant plus saisissant que ceux qui assurent les missions publiques essentielles ne peuvent plus subvenir à leurs besoins.
La question dépasse largement le cadre des seuls agents impayés : elle touche à la confiance envers les institutions et à la perception d’un État capable ou non d’assurer ses obligations. Car le retard de salaires n’est pas seulement un problème économique, il devient un problème social, moral et politique.
Dans plusieurs foyers, les dettes s’accumulent, les loyers ne sont plus payés et les familles survivent grâce à l’entraide ou au crédit. Les salariés, eux, oscillent entre colère et résignation, espérant une réaction concrète des autorités.
Pour de nombreux Anjouanais, la question se pose avec une acuité nouvelle : cette émergence tant vantée est-elle réellement en marche, ou n’est-elle qu’un slogan creux ? Peut-on bâtir un pays solide en laissant ceux qui en sont le moteur, les agents des services publics dans la précarité et dans l’abandon ?
Un appel à la dignité
La réponse, pour beaucoup, semble évidente. Et elle révèle un malaise que les discours politiques ne parviennent plus à masquer.
À Anjouan, les salariés impayés ne réclament pas des privilèges : ils demandent simplement le respect d’un droit fondamental. Celui d’être rémunérés pour le travail accompli. Celui de vivre dignement.
Tant que cette revendication ne sera pas entendue, la fracture entre institutions et citoyens continuera de se creuser.















