Un nouveau bateau de transport de personnes devrait faire régulièrement le trajet Mutsamudu-Moroni. Pour son inauguration, Azali Assoumani et son gouvernement, ainsi que de nombreuses personnalités étaient présentes au port de Mutsamudu.
Par Anoir Ahamadi
Le jeudi 11 septembre 2025, le port de Mutsamudu a été transformé en scène de grande cérémonie. Drapés de banderoles et rythmés par les discours officiels, le lieu accueillait l’inauguration du navire Yameela, offert dans le cadre d’un partenariat avec les Émirats arabes unis. Le Président de l’Union des Comores, Azali Assoumani, y est apparu entouré de nombreux membres de son gouvernement, de responsables insulaires et de l’ambassadeur émirati.

Présenté comme un outil de modernisation des liaisons maritimes interîles, le YAMEELA doit transporter entre 190 et 300 passagers, ainsi que 45 à 50 véhicules selon les sources disponibles. Les autorités ont vanté sa capacité à renforcer la cohésion nationale et à stimuler les échanges économiques. Sur le papier, l’initiative semble bénéfique. Mais l’événement, qui a rassemblé presque tout l’appareil gouvernemental, soulève des interrogations de fond : fallait-il réellement mobiliser autant de ressources et de responsables pour une simple inauguration, alors que les crises sociales et économiques s’accumulent dans le pays ?
Une cérémonie qui frise la mise en scène
Tout dans l’organisation de l’événement relevait du spectacle : tapis rouge, caméras, protocole solennel et enfilade de discours. Le gouvernement a tenu à donner à l’inauguration du YAMEELA des allures de victoire nationale. Pourtant, il ne s’agissait ni d’un projet issu des efforts internes ni d’une réalisation financée par des recettes locales. Le ferry est le fruit d’un partenariat extérieur, un geste diplomatique plus qu’un résultat de la politique nationale.
Cet étalage de faste contraste brutalement avec la réalité quotidienne vécue par la majorité des Comoriens. Car, pendant que ministres et hauts responsables s’alignaient au port de Mutsamudu, les citoyens continuaient de faire face à des prix insupportables sur les marchés, conséquence directe des taxes douanières exorbitantes. L’écart entre la solennité affichée et les difficultés vécues nourrit un sentiment d’amertume.
Le poids des urgences oubliées
La cérémonie d’Anjouan a mis en lumière le fossé entre les priorités affichées par le pouvoir et les préoccupations du peuple. Trois urgences restent pendantes. Tout d’abord, les taxes douanières sont en hausse continue, ce qui étouffe les commerçants et les consommateurs. Les importations sont frappées de tarifs qui se répercutent directement sur le coût de la vie. Dans chaque foyer, le constat est identique : les denrées de base coûtent de plus en plus cher, et aucune mesure corrective n’est annoncée. De plus, l’enseignement supérieur est à la dérive, à Moroni comme à Mutsamudu. La menace de grève plane dans les divers centres universitaires. Les étudiants dénoncent des conditions d’étude précaires, des retards dans les bourses, et un désengagement progressif de l’État. La tension est telle qu’une paralysie totale de l’enseignement supérieur pourrait survenir d’ici peu.
La vie chère et le chômage chez les jeunes, notamment, n’entrevoient aucune perspective d’avenir. Les promesses de diversification économique et de création d’emplois se sont évanouies dans les discours officiels.
Face à ces défis, le spectacle d’un gouvernement en déplacement massif pour célébrer un navire offert par un pays étranger sonne comme une provocation.
La voix de l’opposition : un déplacement « fantaisiste et inutile »
L’opposant Salim Ali Mohamed a été l’un des premiers à réagir. Dans une déclaration à la presse, il a dénoncé un déplacement « fantaisiste, inutile et coûteux » qui, selon lui, illustre le décalage complet entre les élites dirigeantes et les préoccupations de la population.
« Pendant que nos étudiants menacent de descendre dans la rue, pendant que les prix grimpent et que les familles n’arrivent plus à se nourrir correctement, le gouvernement préfère se payer une parade à Anjouan. Cet argent dépensé en logistique, en déplacement, en protocole, est pris sur le dos du contribuable. C’est un gaspillage éhonté », a-t-il martelé.
Ces mots trouvent un écho dans l’opinion publique, où beaucoup estiment que le pouvoir cherche à briller par des gestes visibles plutôt que d’affronter les problèmes structurels.
Gouverner par l’image
Le cas du YAMEELA illustre une tendance récurrente : la gouvernance par l’image. Depuis plusieurs années, les cérémonies, les inaugurations et les réceptions diplomatiques se multiplient. Chaque événement est scénarisé, photographié, relayé à grand renfort de médias officiels et de réseaux sociaux.
Or, cette communication abondante ne masque pas les failles. Derrière les images policées, l’économie nationale reste fragile, l’administration inefficace, et la confiance entre gouvernés et gouvernants brisée. Les citoyens demandent moins de spectacles et davantage d’actions concrètes.
Un partenariat utile, mais mal exploité
Il serait injuste de nier la valeur du partenariat avec les Émirats arabes unis. Le YAMEELA, s’il est bien entretenu et géré, peut améliorer les liaisons interîles et désenclaver certains territoires. Mais la question demeure : comment valoriser un tel navire sans infrastructures portuaires adaptées, sans politique cohérente de transport, sans plan global d’intégration économique ?
Un bateau ne suffit pas à construire une cohésion nationale. Il faut des routes en bon état, un réseau énergétique fiable, une fiscalité adaptée et des services publics solides. En l’absence de ces conditions, le YAMEELA risque de devenir le symbole d’un pouvoir qui investit dans l’apparat sans corriger les déficiences internes.
Le peuple n’est pas dupe
Dans les rues et ruelles d’Anjouan, le commentaire est le même : « un bateau ne remplit pas nos marmites ». Derrière l’enthousiasme officiel, les citoyens constatent que leur quotidien ne change pas. Les cérémonies spectaculaires ne font pas baisser les prix du riz, du poisson ou du transport. Elles ne créent pas d’emplois. Elles ne règlent pas la crise de l’université.
Le risque est grand que chaque nouveau ruban coupé, chaque discours officiel, accentue la méfiance du peuple envers ses dirigeants. Car la confiance ne se reconstruit pas par des parades, mais par des réponses concrètes aux souffrances du quotidien.
Une occasion manquée
L’inauguration du YAMEELA aurait pu être l’occasion d’un discours courageux. Le Chef de l’État aurait pu profiter de la présence des citoyens et des médias pour annoncer un plan de réduction des taxes douanières, ou des mesures d’urgence pour apaiser le climat social dans l’enseignement supérieur. Mais rien de tel n’a été dit.
Le gouvernement a préféré célébrer, montrer ses alliances extérieures et détourner les projecteurs des difficultés internes. C’est une occasion manquée.
Entre faste et responsabilités
Le YAMEELA naviguera bientôt entre les îles comoriennes. Mais pour beaucoup, il restera associé à l’image d’un gouvernement qui choisit la parade plutôt que l’action, la communication plutôt que la gouvernance, l’apparence plutôt que la substance.
L’opposant Salim Ali Mohamed résume le sentiment général en qualifiant ce déplacement massif d’« inutile et gaspillant l’argent du contribuable ». Le peuple, lui, attend des actes. Car si les cérémonies nourrissent les journaux du lendemain, ce sont les réformes, les décisions courageuses et la gestion responsable qui construisent l’avenir d’une nation.
NDLR : Il est à noter que, vendredi 19 septembre, le bateau Yameela, qui devait quitter Mutsamudu à 9 heures, est resté à quai avec les passagers plusieurs heures, sans que l’équipage ne donne d’explications. Ce n’est que lorsque certains passagers ont commencé à se plaindre dans les réseaux sociaux qu’un communiqué est venu expliquer que le bateau ne pouvait quitter le port à cause des marées.















