Aux Comores, le débat politique n’est plus un espace de confrontation d’idées, mais un champ miné dans lequel toute voix dissidente est perçue comme une attaque personnelle, voire une déclaration de guerre. Les réactions violentes (verbales, insultantes), suscitées par l’appel au débat contradictoire lancé par deux jeunes figures de l’opposition, le docteur Mohamed Rafsanjani, juriste et président du parti USHE et Omar Mirali (alias Comores Mandza), historien et fondateur du parti « Falik ya Masiwa » en sont une illustration éclatante. Pourquoi un tel rejet du débat ? Pourquoi une telle crispation face à la parole contradictoire ? Que révèle cette peur de l’échange démocratique ?
Par AHMED Mohamed alias Ben, Coordinateur du ROC
Ces deux jeunes leaders n’ont pourtant formulé qu’une demande élémentaire : un débat public, contradictoire, transparent, afin d’éclairer le peuple comorien sur les politiques menées, leurs résultats, leurs échecs, et les perspectives d’avenir. Ils voulaient débattre avec le pouvoir et particulièrement Nour El Fath, actuel Secrétaire Général du gouvernement, Secrétaire Général Adjoint du CRC et fils du colonel Azali Assoumani Boinaheri. À mon avis, c’estune demande à la fois légitime, saine et citoyenne.

Mais cette demande a provoqué malheureusement une levée de boucliers au sein des militants du parti au pouvoir, la CRC, allant jusqu’à des insultes publiques, des attaques verbales, et un refus catégorique, assumé, quasi hystérique, de toute confrontation d’idées. Certes, le régime en place a peur de la parole libre.
Le débat contradictoire : fondement universel de la démocratie
Le débat contradictoire est supposé être un pilier non négociable d’une démocratie. Il permet d’exposer les choix politiques, de rendre compte de l’action publique, de confronter les promesses aux réalités, et surtout d’offrir au peuple les éléments nécessaires pour juger, choisir, sanctionner ou reconduire. Celui-ci n’est pas une faveur accordée par le pouvoir. Il est un droit du peuple et un devoir des dirigeants. Refuser le débat, ce n’est pas seulement refuser de parler à l’opposition. C’est refuser de rendre des comptes au peuple.
L’on constate que ce refus est devenu systémique, car il ne relève plus de la stratégie politique, mais d’une culture de la fermeture où l’État est confondu avec un clan, un parti, voire une famille. En refusant le débat contradictoire, la CRC donne l’image d’un régime replié sur lui-même, incapable de supporter le regard critique du peuple.
Quand le pouvoir confond critique et hostilité
L’une des dérives majeures du régime actuel est la diabolisation de toute critique. Toute question devient une attaque. Toute divergence devient une menace. Toute demande d’explication est interprétée comme une tentative de déstabilisation. Ainsi, lorsque Mohamed Rafsanjani et Omar Mirali appellent à un débat contradictoire, ils ne sont pas perçus comme des interlocuteurs politiques, mais comme des ennemis à abattre symboliquement. D’où les insultes, le mépris, le refus même d’écouter. Cette attitude traduit une incapacité structurelle à supporter la contradiction. Or, un pouvoir qui ne supporte pas la contradiction est un pouvoir qui doute de sa propre légitimité.
Il faut souligner un élément central : le juriste et l’historien incarnent une nouvelle génération politique. Une génération qui parle le langage de la transparence, de la responsabilité, du débat ouvert. Une génération qui ne s’inscrit pas dans la culture de la peur, du silence et de la soumission.
Le rejet violent de leurs appels au débat révèle une fracture générationnelle profonde, d’un côté, une jeunesse politique qui exige des réponses, des bilans, des perspectives et, de l’autre, un système politique figé, vertical, autoritaire, incapable de se remettre en question. La CRC, parti au pouvoir, se présente comme le garant de la stabilité et du développement. Mais, en réalité, un parti sûr de son bilan n’a aucune raison de fuir le débat. Au contraire, il devrait y voir une opportunité de convaincre, d’expliquer, de défendre ses choix.
Le refus du débat pose donc une question simple et brutale. Qu’a-t-on à cacher ? Le bilan économique ? La gestion des finances publiques ? Les scandales politico-financiers ? La dérive autoritaire ? La confiscation des institutions ? La répression des opposants et des journalistes ? La peur du débat est souvent proportionnelle à l’ampleur des zones d’ombre.
Le débat contradictoire comme condition de l’avenir
Force est de constater que le pouvoir entretient volontairement une confusion dangereuse en détournant la question du débat contradictoire vers des considérations secondaires afin d’éviter l’essentiel, entre autres, le fond des politiques publiques et la confrontation des idées. Faire croire que le débat serait impossible faute de cadre, de chaîne appropriée ou de conditions techniques relève d’une manœuvre dilatoire. En fait, ce n’est pas le canal qui dérange le pouvoir, ce sont les thématiques. Ce ne sont pas les micros qui font peur, ce sont les questions.
La population a besoin de débats publics, de confrontations d’idées, de bilans honnêtes, de projets clairs. Les deux jeunes leaders incarnent une jeunesse politique qui refuse le silence imposé. En leur opposant l’insulte et le rejet, le régime envoie un message d’une extrême gravité : « La jeunesse n’a pas le droit de questionner le pouvoir ». C’est une grosse erreur. Car une jeunesse étouffée devient une jeunesse radicalisée, non par idéologie, mais par désespoir.
Attention, un pouvoir qui refuse le débat, ne libère pas la parole, prépare sa propre chute. Un peuple à qui l’on refuse la vérité finit par la chercher ailleurs. Et un régime qui étouffe la parole se condamne à la stagnation, voire à l’explosion. Tout compte fait, la question n’est plus de savoir si le débat contradictoire est nécessaire, il s’agit plutôt de savoir combien de temps encore on pourra l’empêcher.














