Certes l’expérience est utile dans l’administration, mais elle ne doit pas conduire, comme aux Comores, à l’immobilisme et même au rejet de l’innovation par la jeunesse.
Par AMP
« Il ne faut pas le changer, il a de l’expérience », « Sans lui, le service ne peut pas fonctionner. » Ces phrases, répétées de ministère en ministère, de direction en direction, traduisent une mentalité profondément ancrée dans notre culture administrative. Elles expriment une crainte du changement, un attachement à la routine et une conception figée de la compétence. Ce discours revient sans cesse, presque comme une vérité établie dans l’administration comorienne. Pourtant, cette manière de penser freine notre développement et condamne notre pays à l’immobilisme.

L’expérience : une valeur mal comprise
L’expérience est, en soi, une qualité précieuse. Elle représente l’accumulation du savoir-faire, la connaissance du terrain, la maîtrise des procédures. Mais elle ne vaut que si elle produit des résultats concrets. Or, dans beaucoup de nos institutions, les mêmes personnes occupent les mêmes fonctions depuis des décennies, sans que les performances s’améliorent ni que les services publics se modernisent.
On nous parle d’expérience, mais, dans les faits, ce sont souvent des expériences d’échecs répétés, de lenteurs administratives, de blocages bureaucratiques et de manque d’innovation. Si, après tant d’années de présence dans les postes clés, notre administration continue d’être inefficace, il faut bien admettre que cette expérience n’a pas porté ses fruits.
Il ne suffit pas d’avoir travaillé longtemps dans un service pour être utile à son évolution. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre d’années passées derrière un bureau, mais la capacité à améliorer ce bureau, à réformer son fonctionnement, à former d’autres, à transmettre un savoir. Une expérience qui ne sert qu’à maintenir un statu quo devient une forme d’autojustification, un confort personnel, parfois même un moyen de bloquer les nouvelles générations.
Des postes verrouillés et une jeunesse mise à l’écart
Dans plusieurs secteurs sensibles, les finances, l’économie, la planification, les infrastructures, ou encore l’éducation, on retrouve les mêmes visages depuis plus de vingt ans. Certains sont devenus intouchables, presque propriétaires de leurs fonctions. On dit d’eux qu’ils connaissent tout, qu’ils sont indispensables. Pourtant, ce sont précisément ces domaines qui, depuis l’indépendance, peinent le plus à se transformer.
Pire encore, certaines personnes se retrouvent aujourd’hui dans les secteurs de l’économie et des finances non pas pour la rigueur de leur gestion ou la qualité de leurs résultats, mais tout simplement parce qu’elles maîtrisent l’art de manipuler les données pour plaire aux partenaires étrangers. On entretient ainsi une illusion de compétence, alors qu’en réalité, ces manipulations contribuent à cacher les failles structurelles du pays plutôt qu’à les résoudre.
Le comble, c’est que l’on voit des personnes ayant échoué dans la gestion de sociétés d’État, parfois jusqu’à les faire couler, être reconduites dans des postes de haut niveau au sein de l’administration publique. Comment quelqu’un qui n’a pas pu gérer correctement une entreprise d’État peut-il être chargé de superviser des institutions nationales entières, voire occuper la position de deuxième administrateur de la République ? Cette contradiction illustre parfaitement les dérives de notre système.
Cette situation crée un effet pervers : la jeunesse compétente, diplômée et motivée, ne trouve pas sa place. Beaucoup de jeunes cadres se découragent ou finissent par quitter le pays, convaincus qu’aucun effort ne leur ouvrira les portes d’un poste de responsabilité. On leur demande de patienter, d’attendre, d’apprendre encore, mais auprès de qui, si ceux qui devraient transmettre refusent de céder la place ?
Le blocage générationnel est aujourd’hui l’un des plus grands dangers pour la fonction publique comorienne. Il entretient une administration vieillissante, réfractaire à la technologie, peu ouverte à la modernisation et souvent coupée des réalités du monde contemporain. Dans une époque où la gouvernance exige rapidité, transparence et innovation, nous continuons de fonctionner avec des méthodes d’un autre temps.
Le faux argument de la stabilité
Certains justifient cette situation par la nécessité de la stabilité. On dit qu’il ne faut pas trop changer les équipes, car cela déstabiliserait les institutions. Mais la véritable stabilité ne réside pas dans le maintien des mêmes individus. Elle réside dans la solidité des structures et des procédures. Un système bien conçu doit pouvoir fonctionner même si les personnes changent. C’est précisément parce que nos structures dépendent trop des individus qu’elles sont fragiles.
Ce culte de l’indispensable révèle une faiblesse institutionnelle : tout repose sur quelques personnes, alors que le service public devrait reposer sur des règles, des compétences partagées et des équipes formées. Tant que nous n’aurons pas compris cela, nous resterons prisonniers d’un modèle administratif fondé sur des logiques personnelles plutôt que sur la performance collective.
Le courage du renouvellement
Il faut avoir le courage politique et moral d’instaurer une véritable culture du renouvellement. Cela ne signifie pas écarter brutalement les anciens, mais organiser une transition intelligente où l’expérience se met au service du changement. Les plus anciens doivent accompagner les jeunes, partager leurs savoirs, mais aussi leur céder progressivement les responsabilités.
Dans beaucoup de pays qui ont su amorcer leur développement, la clé du succès a été le renouvellement des cadres publics et la promotion de la jeunesse. Les nouvelles générations apportent non seulement des connaissances actualisées, mais aussi une autre manière de voir, de décider et d’agir. Leur énergie, leur ouverture sur le monde et leur familiarité avec les outils modernes sont des atouts que nous sous-exploitons.
Il ne s’agit pas d’opposer les générations, mais de rétablir un équilibre. Un pays qui garde éternellement les mêmes responsables dans ses postes stratégiques se prive de perspectives. Et celui qui écarte sa jeunesse de la gestion publique prépare son propre déclin.
L’heure du sursaut
Aux Comores, nous avons besoin d’un sursaut collectif. Le pays ne peut pas continuer à fonctionner sur la base de relations personnelles, de fidélités administratives ou de réflexes conservateurs. Nous devons repenser notre rapport à la compétence, à la responsabilité et à la transmission.
Un agent expérimenté qui n’a jamais amélioré son service n’a pas d’expérience utile ; il a simplement accumulé des années. Et quelqu’un qui n’a pas su faire progresser son domaine à 40 ans ne le fera pas à 60. L’avenir appartient à ceux qui osent innover, pas à ceux qui s’accrochent à leurs sièges.
L’expérience n’est pas un privilège, c’est une mission. Elle doit servir à guider le changement, non à l’empêcher. Si nous voulons voir les Comores se développer, il faut cesser de sacraliser l’immobilisme et donner à la jeunesse la place qu’elle mérite.















