Il arrive un moment dans la vie d’une nation où les discours officiels ne suffisent plus, où les promesses des autorités publics ne peuvent plus masquer les réalités et où les citoyens sont en droit de demander des comptes à ceux qui gouvernent. Ce moment est arrivé aux Comores.
Par AHMED Mohamed alias Ben, Coordinateur général du ROC
La fin des illusions n’est pas une formule politique. Elle traduit aujourd’hui le sentiment profond d’une grande partie de nos compatriotes face à l’état du pays, l’incohérence organisationnelle, après des années de promesses, de grands projets annoncés et de rendez-vous manqués.

Depuis le retour au pouvoir en 2016 du colonel Azali Assoumani Boinaheri, à coup de force, les Comoriens ont été invités à croire à une transformation profonde du pays. Le « Plan Comores émergentes à l’horizon 2030 »devait ouvrir une nouvelle page de notre histoire économique et sociale. Mais à mesure que les années passent, le contraste entre les promesses et la réalité devient impossible à dissimuler.
D’Azali I à Azali II : les mêmes promesses, les mêmes désillusions
Lors de son premier passage au pouvoir, le colonel Azali Assoumani Boinaheri avait fait de l’Université des Comores (UDC) l’un des grands symboles de son action. L’idée était légitime : donner à notre jeunesse un outil national d’enseignement supérieur, réduire la dépendance à l’égard de l’extérieur et former les cadres dont le pays avait besoin. Mais vingt ans plus tard, où en sommes-nous ? Une université qui manque de salles de cours, d’équipements, de moyens pédagogiques et d’infrastructures adaptées. Aujourd’hui, celle-ci ne peut en aucun cas constituer le socle d’un véritable projet de développement.
Lorsque le ministre de l’Éducation nationale, monsieur BACAR Mvoulana, évoque la possibilité de recourir à des foyers associatifs des villes environnantes de l’UDC : Mvuni et Mkazi, pour répondre aux besoins de l’enseignement supérieur, ce n’est plus simplement une difficulté administrative. C’est le symptôme d’une crise profonde de nos priorités nationales. Où allons-nous envoyer nos jeunes bacheliers de 2026 si l’UDC manque de l’essentiel ?
Pour ce second cycle de pouvoir, deux grands symboles ont été mis en avant : le centre hospitalier national El-Maarouf, appelé à devenir un hôpital de référence, et l’organisation des Jeux des îles de l’océan Indien. Là encore, le rêve est légitime. Qui pourrait être contre un hôpital moderne ? Qui pourrait être contre le rayonnement régional des Comores ? Qui pourrait être contre la réussite de nos sportifs et l’accueil de nos frères et sœurs de l’océan Indien ? Personne. Mais une nation doit savoir hiérarchiser ses urgences.
Un pays qui peine à soigner ses malades (Voir le nombre de cercueils qui arrivent de l’extérieur à chaque vol international), scolariser correctement ses enfants, fournir de l’eau potable à sa population et assurer une éducation supérieure digne de ce nom, peut-il raisonnablement faire de l’événementiel sportif sa priorité absolue ?
Avec ce régime, notre pays s’est lourdement endetté. La dette publique extérieure et les engagements financiers de l’État suscitent désormais de sérieuses interrogations et doivent faire l’objet d’une transparence totale. Où sont allées ces ressources ?Quels projets ont été financés ?À quels coûts ?Avec quels résultats ? Ou sont les retombées ?Quels emprunts devons-nous encore rembourser ?Et surtout : qu’allons-nous laisser à nos enfants ?Car la dette n’est pas abstraite.Chaque franc emprunté aujourd’hui peut devenir demain une charge pour une génération qui n’aura jamais participé aux décisions qui ont conduit à son endettement. Le pouvoir vient de tendre la main aux chancelleries pour sauver le « soldat Ryan ». Hélas !
Le pays réel ne ressemble pas aux tableaux officiels
Il existe désormais deux Comores. Il y a les Comores des rapports, des statistiques, des présentations institutionnelles et des tableaux macroéconomiques. Et puis, il y a les Comores de la vie quotidienne. Le Comorien qui se lève le matin sans savoir comment nourrir sa famille. La mère qui doit choisir entre les fournitures scolaires de son enfant et les dépenses alimentaires. L’étudiant qui cherche désespérément une salle de cours. Le fonctionnaire et le retraité qui font face à la cherté de la vie. Le jeune diplômé qui ne trouve pas d’emploi. L’entrepreneur qui renonce à investir parce que l’environnement économique, énergétique, administratif et financier ne lui permet plus de prendre des risques. C’est cette réalité-là qu’il faut regarder en face. Une économie ne peut pas être jugée uniquement à travers des chiffres présentés dans une salle de conférence, comme l’a fait récemment le Gouverneur de la banque centrale. Face à cette accumulation, continuer à communiquer comme si le pays avançait normalement relève davantage de la fuite en avant que de la gouvernance.
Il faut avoir le courage politique de reconnaître qu’un modèle a échoué. Reconnaître un échec n’est pas trahir son pays. C’est tout le contraire. Le véritable courage consiste parfois à dire : nous nous sommes trompés, nous avons malpriorisé, nous devons changer de méthode.
Ce qui serait dangereux pour le pays, ce serait de poursuivre indéfiniment dans la même direction en espérant que les mêmes recettes produiront miraculeusement des résultats différents. C’est pourquoi, à mon avis, l’heure n’est plus à l’affrontement permanent entre clans politiques. Elle est plutôt à la mobilisation des forces vives de la nation.
Pour un sursaut républicain
Les Comores sont à la croisée des chemins. Nous pouvons continuer à nous enfermer dans le déni, les projets mal priorisés, l’endettement et les promesses sans lendemain. Ou nous pouvons décider collectivement de tourner la page.
Ce tournant doit commencer par un audit sérieux des finances publiques et des grands projets et se poursuivre par une évaluation indépendante des politiques publiques. Il doit ouvrir un véritable dialogue national sur les priorités du pays et remettre l’éducation, la santé, l’eau, l’énergie, l’agriculture, l’emploi et la justice au centre de l’action publique.
Le temps est venu pour un sursaut républicain.Car les Comores ne peuvent plus attendre.Et nos enfants ne doivent pas avoir à payer demain le prix de nos erreurs d’aujourd’hui.















