Anjouan a toujours vibré au rythme de la musique. Le concert récent de Mtoro Chamou au stade de Missiri, dans le cadre du Festival international Watoro, a dépassé les frontières du simple divertissement. L’artiste d’origine mahoraise, fidèle à sa réputation, n’a pas seulement fait danser la foule. Il a aussi réveillé les consciences par une parole tranchante, une image forte qui restera gravée dans les mémoires.
Par Salma Abdillah
Depuis plusieurs jours, Mutsamudu vivait au rythme du festival. Les jeunes, nombreux à arpenter les ruelles de la médina, parlaient avec excitation de la venue de Mtoro Chamou. Les organisateurs du groupe Watoro avaient misé sur lui comme tête d’affiche pour cette deuxième édition, et le pari était osé, mais réussi : l’île a répondu présent.

Mtoro, libre
À l’entrée du stade, les spectateurs annonçaient la couleur : « Unis pour la paix ». Derrière cette devise, se lisaient les efforts conjoints de plusieurs institutions locales, du gouvernorat de Ndzuani et la mairie de Mutsamudu. Mais au-delà des institutions, il y avait aussi des partenaires privés qui avaient répondu à l’appel, parmi lesquels l’agence Maria Galanta, visible et active. Ce mélange d’acteurs publics et privés traduisait une même volonté : offrir aux jeunes une fête culturelle qui soit à la fois un exutoire et une école de la citoyenneté.
Né en 1974 à Mamoudzou, sur l’île de Mayotte, Chamsidini Momed, alias Mtoro Chamou, est un artiste engagé qui mêle les rythmes traditionnels de son île avec des influences contemporaines. Son nom d’artiste, « Mtoro Chamou », signifie « Chamou le sauvage » ou le « marron », en hommage aux esclaves révoltés ou en fuite, symbolisant sa volonté de libérer la parole à travers la musique. Dès son plus jeune âge, il est immergé dans un environnement musical riche, grâce à son père passionné de musique et à son grand-père maternel, joueur de tambour et chanteur de shigoma, une danse traditionnelle de mariage et de cérémonie.
« Vwa chidza ata mtsana »
Le soir venu, le stade s’est rempli. Des familles entières avaient fait le déplacement, des étudiants, des enfants perchés sur les épaules de leurs aînés. Certains avaient même traversé des kilomètres depuis les villages de l’intérieur pour assister au spectacle. À Missiri (Mutsamudu), on ne parlait plus que de cela : « Chamou arrive, Chamou chante ce soir ».
Les premières notes retentirent comme une déflagration. Le son lourd des tambours, les guitares électriques et la voix chaude de Mtoro Chamou envahirent l’espace. La foule, déjà conquise, entra en transe. Des cris, des chants repris en chœur, des pas de danse improvisés… la fête battait son plein.
Mais ce que l’on retiendra avant tout de cette nuit, ce n’est pas seulement la liesse populaire. C’est ce moment où, entre deux morceaux, l’artiste s’est adressé à la foule d’une voix ferme et solennelle : « Vwa chidza ata mtsana », a-t-il lancé (en français : « L’obscurité est là, même en plein jour »).
Un silence surprenant a parcouru l’assemblée, comme si chacun voulait entendre, comprendre, capter la portée des mots. Loin d’une simple formule poétique, Chamou a en réalité adressé un message cinglant aux autorités. Derrière l’image, il dénonçait l’obscurité dans laquelle vivent encore de nombreux citoyens, malgré la lumière du soleil. Plus précisément, il pointait du doigt les routes dégradées, notamment la nationale Domoni–Mutsamudu, véritable calvaire quotidien.
« Comment parler de bien-être social, comment rêver de développement quand une simple traversée devient un parcours d’obstacles ? », a-t-il demandé à voix haute, traduisant une frustration partagée par tous. Dans ce cri, beaucoup ont reconnu leur propre fatigue et leur propre colère.
Quand la musique devient un miroir social
Ce n’était pas la première fois qu’un artiste local se risquait à critiquer, mais Chamou a eu le mérite de le faire en pleine fête, au milieu d’une célébration censée rassembler. Sa phrase a eu l’effet d’une piqûre de rappel : la culture ne doit pas se couper de la réalité, elle doit au contraire la refléter.
Certains spectateurs, interrogés après le concert, confiaient avoir été surpris par le courage du chanteur. « On ne s’attendait pas à entendre ça ici, dans ce contexte de fête », murmurait le jeune étudiant, Anli Abdallah. Mais tous saluaient l’audace : « Il a dit tout haut ce que nous vivons tous les jours », affirmait Chamsia Daniel.
En ce sens, Mtoro Chamou a redonné à la musique sa dimension première : celle d’un langage populaire et politique, capable de transcender les frontières de l’art pour interpeller la société.
Un festival aux multiples visages
Au-delà de ce moment fort, le Festival Watoro a confirmé sa vocation de lieu de rencontre et de brassage culturel. Des artistes comoriens de divers horizons ont partagé la scène, rappelant la richesse d’un patrimoine qui mérite d’être préservé. Les organisateurs ont multiplié les appels à la paix et à la solidarité.
Le gouverneur de Ndzuani avait déjà insisté sur le rôle de la culture pour rapprocher les jeunes. Le maire de Mutsamudu, lui, parlait de « reconnecter la jeunesse avec ses racines ». Dans les coulisses, les bénévoles s’activaient pour assurer la logistique, démontrant qu’une fête populaire est aussi une entreprise collective.
Toute une mosaïque d’acteurs locaux a contribué à faire de ce festival une réussite en tous points de vue.
Reste que, dans toutes les discussions qui suivront ce concert, une phrase dominera : « Vwa chidza ata mtsana ». Cette métaphore restera comme l’image la plus forte du passage de Mtoro Chamou à Missiri. Elle est déjà reprise sur les réseaux sociaux, discutée dans les cafés et répétée dans les bus qui sillonnent l’île.
La force de cette parole tient au fait qu’elle ne dénonce pas seulement une route dégradée, mais bien plus : un système où les manquements s’accumulent, où la lumière promise reste parfois inaccessible aux citoyens ordinaires.
Ainsi, ce concert de Chamou n’aura pas seulement été une nuit de musique. Il aura été une leçon, une invitation à regarder la réalité en face. En chantant, en dénonçant, en mobilisant, l’artiste a donné à la culture comorienne une dimension politique et citoyenne qui manquait parfois à ses grands rendez-vous.
À Anjouan, la mémoire populaire retiendra que le deuxième Festival Watoro n’a pas seulement célébré la paix, mais qu’il a aussi fait jaillir une vérité en pleine fête. L’obscurité en plein jour.















