Le mois de Rabi‘ al-Awwal, appelé localement « mois du Mawlid », reste un moment de convivialité et de piété à Anjouan, comme dans le reste de l’archipel. Mais derrière les repas partagés et les chants du Kandza, des divergences religieuses émergent, opposant partisans des traditions soufies et tenants d’un islam rigoriste.
Par Naenmati Ibrahim
Le mois de Rabi‘ al-Awwal, « mois du Mawlid » est arrivé. C’est la période pendant laquelle, les musulmans des Comores célèbrent autour de prières et repas copieux la naissance du prophète de l’Islam, Mohammed (SWS).

À Tsembehou, comme dans d’autres localités d’Anjouan, le mois de Rabi‘ al-Awwal est synonyme de festivités et de convivialité. Presque tous les jours durant ce mois, dans les foyers, des familles préparent des repas spéciaux appelés repas de Mawlid, partagés avec la communauté. « Les hommes prennent du poids durant ce mois », plaisantent les femmes de Tsembehou, tant les invitations se succèdent.
Certains profitent aussi de ce mois béni pour organiser la circoncision de leurs enfants ou le rasage de crâne, considérant que ces gestes réalisés durant cette période portent une valeur spirituelle particulière : le tawakal, c’est-à-dire un acte confié à Dieu dans l’espoir d’un résultat favorable.
Le Kandza, une veillée unique
La nuit du 11 Rabi‘ al-Awwal, à la veille du Mawlid Nabawi, la communauté se rassemble pour le Kandza. Cette veillée religieuse et culturelle est marquée par des chants de qasîda (poèmes en l’honneur du Prophète) rythmés par les tarî (tambours traditionnels).
Ces chants, accompagnés de danses codifiées, ne relèvent pas du divertissement : ils expriment la ferveur religieuse et renforcent l’unité communautaire. Le Kandza est ainsi un moment à la fois spirituel (louanges au Prophète), culturel (transmission des traditions) et social (cohésion entre les hommes du village).
Le lendemain, le 12 Rabi‘ al-Awwal, c’est la célébration officielle du Mawlid. Les grandes mosquées accueillent prières spéciales, récitations du Coran, conférences religieuses et lectures du « Barzange », un recueil d’éloges sur la naissance et la vie du Prophète Mohammed (SWS). Jadis, les femmes se massaient autour de la grande mosquée pour écouter les prêches et recevoir aussi les gâteaux et café qu’elles ont elles-mêmes préparés. À présent aussi, elles viennent, mais moins nombreuses. Elles envoient également du « msidzanon », ce masque blanc que les Comoriennes portent pour relever leur beauté. Certains hommes également s’en enduisent un peu sur le visage pour se parfumer. Si l’effervescence a diminué, certains continuent de défendre avec ardeur ces traditions.
Une pratique contestée par certains
Depuis quelques années, le Mawlid divise. De plus en plus de jeunes, revenus d’Arabie Saoudite ou d’autres pays arabes, contestent ces pratiques qu’ils qualifient d’innovations (bid‘a). Ces tenants du courant salafiste, appelé localement ahali suna, estiment que la célébration du Mawlid n’a pas de fondement dans l’islam originel.
À Tsembehou, certains fidèles délaissent ainsi les veillées et les repas collectifs, préférant des pratiques religieuses jugées plus « authentiques ». Une tendance qui inquiète les défenseurs des traditions locales, qui voient s’éroder l’unité communautaire autour du Mawlid…
La voix des ulemas locaux
Pour d’autres religieux, au contraire, le Mawlid demeure une célébration légitime et nécessaire. Oustadh Hassan, enseignant coranique à Tsembehou, estime que ceux qui interdisent cette fête « oublient que bien des choses pratiquées aujourd’hui par les musulmans n’existaient pas du temps du Prophète, et ce sont eux-mêmes qui interdisent le Mawlid qui le font ».
Selon lui, « Dieu a choisi des jours exceptionnels pour nous rappeler des moments importants. La naissance du Prophète en fait partie, car Mohammed (SWS) est celui qui a sorti l’humanité de l’ignorance et de l’injustice ». Il rappelle qu’avant l’islam, en Arabie, des pratiques barbares, comme l’infanticide des filles ou même l’inceste étaient répandues. L’arrivée du Prophète, dit-il, a apporté la lumière et transformé la société, en prônant la justice, la dignité humaine et la protection des femmes et des animaux.
Jeudi 4 septembre 2025, lors du Mawlid célébré à Tsembehou, Omar Attoumane, jeune imam de la grande mosquée, a tenu le même discours : « C’est l’amour pour notre Prophète bien-aimé qui nous réunit aujourd’hui. »
Islam sunnite, soufisme et tensions nouvelles
Aux Comores, l’immense majorité de la population est musulmane sunnite, suivant l’école chaféite, également dominante à Madagascar, en Tanzanie ou au Yémen. Historiquement, le soufisme a profondément marqué la pratique religieuse comorienne, à travers ses confréries, ses chants (dhikr) et ses célébrations spirituelles, comme le Mawlid.
Mais depuis quelques décennies, un autre courant, le wahhabisme/salafisme, s’implante progressivement via les étudiants revenus du Golfe et les financements extérieurs. Ces groupes rejettent le Mawlid et les pratiques soufies, provoquant des débats animés, parfois même des tensions au sein des communautés.
À cela s’ajoute l’arrivée du chiisme, courant minoritaire, mais de plus en plus visible, qui a déjà provoqué des conflits ponctuels et même la fermeture de certaines mosquées.
Entre tradition et avenir
Malgré ces tensions, à Tsembehou comme ailleurs, des familles et des religieux continuent de préserver l’esprit du Mawlid. Repas partagés, Kandza, prières et enseignements religieux rappellent que célébrer la naissance du Prophète, c’est aussi raviver la mémoire d’un homme qui a apporté justice et égalité à l’humanité.
La question reste ouverte : le Mawlid conservera-t-il sa ferveur d’autrefois face aux courants religieux qui le contestent, ou s’adaptera-t-il à une nouvelle génération partagée entre fidélité aux traditions locales et ouverture à d’autres visions de l’islam ?















