En 1986, l’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o publiait « Decolonising the Mind », un manifeste intellectuel qui allait marquer un tournant dans la pensée postcoloniale. Son geste était aussi simple que radical : après une carrière littéraire en anglais, il décida d’abandonner cette langue d’écriture pour se consacrer exclusivement à sa langue maternelle, le gikuyu, et au kiswahili.
Par Younoussa Hassani
Pour Ngũgĩ, la langue n’est pas seulement un outil de communication. Elle est la mémoire collective, la matrice de la pensée, le véhicule de l’imaginaire. Coloniser une langue, c’est coloniser l’esprit même d’un peuple. Son abandon au profit des langues européennes représente une aliénation culturelle profonde, une fracture entre l’individu et son patrimoine symbolique.

Pour comprendre l’impact de cet ouvrage, il faut revenir sur le parcours de son auteur. Ngũgĩ, alors connu sous le nom de James Ngugi, a été éduqué dans le système colonial britannique. Il a écrit ses premières œuvres majeures en anglais, et a été célébré comme une figure phare de la littérature africaine anglophone.
Mais une prise de conscience progressive, nourrie par les luttes de libération et sa propre détention politique en 1977, l’a conduit à un constat : la langue est le véhicule le plus profond de la culture et du pouvoir. La domination coloniale ne s’est pas arrêtée aux drapeaux et aux administrations ; elle s’est nichée dans l’esprit des colonisés par l’imposition de la langue de l’oppresseur.
Sa décision, en 1977, d’abandonner l’anglais pour écrire ses œuvres de fiction en kikuyu, sa langue maternelle, fut un acte politique et esthétique fondateur. « Decolonising the Mind » est la théorisation de ce geste.
Faire de la langue maternelle le socle de l’éducation et de la pensée critique.
Aux Comores, l’école continue trop souvent à privilégier les langues étrangères au détriment du shikomori, fragilisant l’ancrage culturel et la créativité des jeunes.
L’aliénation, poursuit le penseur kényan, est à son comble lorsque l’individu intériorise ce mépris pour sa propre langue. On assiste alors à un « suicide mental », où le colonisé finit par croire à l’infériorité de son patrimoine culturel. Aux Comores, ce phénomène se manifeste par cette diglossie douloureuse où le français domine l’école, l’administration, les médias « sérieux », tandis que le shikomori est cantonné à l’oralité spontanée, souvent dénuée de légitimité intellectuelle aux yeux mêmes de ses locuteurs. Le drame est que cette hiérarchie n’est plus imposée de l’extérieur ; elle est désormais entretenue de l’intérieur par des Comoriens convaincus que l’avenir de leurs enfants se joue dans la maîtrise parfaite d’une langue étrangère, au détriment de la leur.
Les Mots pour Dire la Terre et la Mémoire
Qu’est-ce qui se perd concrètement ? Tout un pan de l’imaginaire. Les proverbes (mishapi) qui contenaient la sagesse pratique et philosophique. Les nuances poétiques de la poésie traditionnelle (shigoma). Les récits fondateurs liés aux esprits (djinns) des lieux, à l’histoire des sultanats. Sans la langue pour les porter, ces savoirs deviennent des reliques, vidés de leur substance vive. Le paysage mental se rétrécit, s’aplatit. On peut encore, en français, parler des Comores, mais on ne peut plus penser comme un Comorien dans toute la profondeur historique et affective que cette expression implique.
Cette perte est aussi une dépossession politique. Ngũgĩ insiste sur le lien entre langue et libération. Une pensée véritablement émancipatrice, qui cherche à résoudre les problèmes d’une communauté, doit pouvoir s’élaborer dans le matériau linguistique de cette communauté. Comment imaginer un projet de société comorien original, ancré dans les réalités locales et les aspirations populaires, si l’outil principal de conceptualisation et de débat reste une langue importée, porteuse d’un autre système de valeurs et de références ? L’abandon linguistique mène à une impuissance à se définir par soi-même.
La décolonisation n’est pas un simple geste politique ou symbolique. Elle se joue au quotidien, dans la manière dont un peuple pense, apprend et transmet le savoir. Et au cœur de cette décolonisation se trouve un instrument fondamental : la langue maternelle. Comme le rappelle Ngũgĩ wa Thiong’o dans Decolonising the Mind (1986), “la langue est le lieu du pouvoir intellectuel : dominer une langue, c’est dominer l’esprit”.
Aux Comores, cette vérité reste trop souvent ignorée. Depuis l’époque coloniale, l’école et l’administration ont placé les langues étrangères au centre de l’apprentissage, reléguant le shikomori et les dialectes locaux au rang de langue domestique ou informelle. Cette situation fragilise la jeunesse : elle apprend le savoir loin de sa culture, pense selon des cadres étrangers et voit sa créativité limitée par l’écart entre l’éducation reçue et la réalité du pays.
Partout dans le monde, les nations qui prospèrent intellectuellement et technologiquement enseignent dans leur propre langue. Elles apprennent les langues étrangères, mais elles pensent d’abord dans leur langue maternelle, qui structure la pensée et ouvre la capacité d’innover. Les Comores, à l’inverse, continuent de reproduire une hiérarchie linguistique héritée de la colonisation. Cette dépendance n’est pas neutre : elle crée une colonisation mentale, invisible, mais durable.
Réhabiliter la langue maternelle dans l’école comorienne n’est pas un retour en arrière. C’est un acte de souveraineté intellectuelle et culturelle. Enseigner en shikomori dès l’école primaire, rédiger progressivement des manuels universitaires en intégrant notre langue, produire des documents administratifs et scientifiques accessibles dans notre langue, c’est permettre à chaque Comorien de penser clairement, de comprendre sa société et d’agir pour son pays.
Plus un étudiant maîtrise sa langue, plus il développe une vision critique et constructive pour son environnement. Les langues étrangères sont des outils d’ouverture, mais la langue maternelle est le socle de la pensée autonome et du développement national. Tant que cette centralité ne sera pas reconnue, notre jeunesse continuera à apprendre et à penser selon des cadres étrangers, fragilisant la souveraineté intellectuelle et culturelle du pays.
Il est temps pour les Comores de poser un choix clair : continuer à reproduire les logiques coloniales ou donner à chaque citoyen le droit de penser et de créer dans sa langue. La décolonisation intellectuelle commence par ce geste simple, mais radical : remettre le shikomori au centre de l’éducation et du savoir. Comme le souligne Ngũgĩ wa Thiong’o, libérer un peuple passe avant tout par la libération de sa langue et de sa pensée.














