
La littérature comorienne contemporaine connaît un renouvellement marqué par l’émergence d’œuvres singulières, ambitieuses et profondément ancrées dans l’histoire et la société de l’archipel.
Par Dr AHMED BACAR REZIDA Mohamed, médecin, économiste de la Santé et écrivain.
Il y a dans la littérature comorienne trois romans emblématiques, issus d’une dynamique profondément ancrée dans l’histoire et la société de l’archipel. Ils témoignent à la fois de riches singularités narratives et d’apports majeurs à l’identité littéraire comorienne. Entre satire politique, lyrisme insulaire et expérimentation narrative, ils dénoncent les systèmes d’oppression, questionnent la mémoire collective et explorant les douleurs de l’exil. Ces romans contribuent à donner aux Comores une voix littéraire originale, exigeante et résolument tournée vers le monde.

L’éveil d’une conscience littéraire archipélagique.
Longtemps marginalisée sur les grandes cartes de la francophonie littéraire, la littérature comorienne connaît depuis quelques décennies une effervescence remarquable. Elle ne se contente plus de représenter l’« ailleurs ». Elle questionne aussi le présent, la mémoire, le pouvoir et s’attaque aux structures profondes qui façonnent la vie de l’archipel. Trois œuvres émergent avec une résonance particulière, tant par la diversité de leurs formes que par la radicalité de leur propos : « La République des imberbes » de Mohamed Toihiri, « Anguille sous roche » d’Ali Zamir et plus récemment « La rédemption des iguanes » d’Ahmed Bacar Rezida. Ces romans tracent ensemble les contours d’une littérature insulaire qui ne se contente pas d’être régionale : elle interroge les mécanismes universels du pouvoir, de l’identité, de la langue et de la mémoire.
« La République des imberbes » : la satire comme arme de combat.
Quand Mohamed Toihiri publie « La République des imberbes » (L’Harmattan, 1985), la critique est unanime. Avec ironie et acuité, l’auteur dresse un tableau au vitriol de la société comorienne postcoloniale, prisonnière de ses élites et de ses démons. L’« imberbe », figure juvénile et métaphorique, symbolise paradoxalement l’impuissance de la jeunesse à prendre en main son destin dans une société cadenassée par les anciens.
Le roman se construit comme un réquisitoire sans concession contre la confiscation du pouvoir, le dévoiement des idéaux de l’indépendance et le clientélisme institutionnel. C’est aussi une réflexion sur la transmission ratée : les générations se succèdent sans que le sens de l’engagement ni la rigueur morale ne se renouvellent. Par sa force satirique, Mohamed Toihiri réinvente la fonction politique de la fiction, et inscrit son œuvre dans la lignée des grands auteurs engagés.

« Anguille sous roche » : urgence du souffle, souffle de l’urgence.
Avec « Anguille sous roche », publié en 2016 aux Éditions Le Tripode, Ali Zamir propulse la littérature comorienne sur la scène internationale. Prix Senghor du premier roman, cette œuvre radicale fascine par sa forme autant que par son fond : 320 pages, une seule phrase, et une voix – celle d’Anguille – qui s’élève tandis que son corps coule vers l’abîme.
Anguille, jeune fille d’Anjouan, de Mutsamudu comme on aime bien le préciser dans le pays, fuit un passé de violence et d’humiliation, mais trouve dans sa traversée tragique vers Mayotte le territoire ultime de son expression. Le style, proche de l’oralité comorienne, mêle humour, brutalité, lyrisme et trivialité. Le roman est un cri, une tentative désespérée de transmission et de renaissance à travers le langage.
Au-delà de l’expérimentation, « Anguille sous roche » aborde la question féminine dans une société patriarcale, les violences faites aux femmes, les migrations clandestines et les fractures identitaires entre les îles. L’écriture devient alors un espace de reconquête, un acte de survie, une poésie de la résistance.
« La rédemption des iguanes » : thriller politique ou allégorie nationale ?
Dernier venu dans ce triptyque marquant, « La rédemption des iguanes » d’Ahmed Bacar Rezida (Éditions Cœlacanthe, 2018) mêle roman noir, fable politique et réflexion mordante sur l’histoire récente des Comores. « Voici un ouvrage dont le genre n’est pas très courant dans notre région », écrit Johary Ravaloson sur « Lettres de Lémurie » et « No Comment » en 2018.
Dans ce récit fictif, mais si proche de la réalité, révèle encore cet écrivain et nouvelliste malgache, « Intrigues, actions, poursuites, trahisons, contre trahisons, suspens et rebondissements, Ahmed Bacar Rezida nous offre du cinéma qui ressemble étrangement à la réalité des Comores », un coup d’État fictif met en scène des figures politiques aux allures familières : Azali, Sambi, Ikililou, Hadjira Djoudi ou encore Kamaleddine Saindou. Comme le titre l’indique, on est dans un monde des iguanes, des mwalimu burale, des nguzi, un monde qui pilule, un monde remplit de prédation. L’iguane incarne ici la duplicité, la ruse, wu dzahu[1] mais également l’ambiguïté morale d’une classe dirigeante embourbée dans des jeux de pouvoir stériles.
Le roman assume pleinement sa dimension allégorique : le lecteur est invité à lire une critique en creux de la répétitivité des crises politiques qui émaillent l’histoire comorienne depuis son indépendance. Il réussit le pari d’un thriller politique, dans lequel l’imaginaire animalier du titre multiplie à lui seul les couches de sens.
Une littérature de l’introspection et de la résistance.
Ces trois romans, par-delà leurs différences stylistiques et esthétiques, partagent une même ambition : sonder l’âme comorienne dans ses contradictions, sa beauté, ses douleurs, et ses aspirations. Si « La République des imberbes » jette un regard impitoyable sur un pouvoir sans imagination, « Anguille sous roche » s’attache à faire entendre la voix d’une jeunesse et d’une féminité en souffrance. Quant à « La rédemption des iguanes », il confronte le lecteur à sa propre résignation face aux mascarades démocratiques.

Tous les trois s’inscrivent dans une logique de renouvellement : narrations éclatées, recours à l’allégorie, effacement des frontières entre réalisme et poésie, oralité et forme classique. C’est une littérature hybride, en mouvement, à l’image de l’archipel dont elle est issue.
Une littérature en marche, un rayonnement au-delà des îles.
Aux Comores, l’écriture devient aujourd’hui un outil de dissidence, une manière de réinventer l’histoire, de dénoncer l’indicible tout en rêvant d’un avenir meilleur. Ces trois romans s’élèvent comme des phares littéraires dans une mer incertaine. Leur puissance narrative ne tient pas seulement à ce qu’ils racontent, mais à la manière dont ils le racontent. Entre ironie mordante, souffle poétique et tension politique, ils marquent les contours d’une littérature comorienne diverse, engagée et résolument contemporaine.
La reconnaissance de ces romans ne se limite pas aux Comores, particulièrement. « Anguille sous roche » a été traduit dans plusieurs langues et primé. Étudiés dans les universités, ils participent à l’émergence d’une scène littéraire de l’océan Indien au croisement de mondes – africain, arabe, européen, insulaire. Leur singularité est précisément ce qui les rend universels. Ils rappellent l’importance, dans un paysage éditorial souvent dominé par les voix du Nord, de faire entendre ces récits à la périphérie, souvent relégués hors cadre. Dans ces marges se joue pourtant une autre façon d’écrire le monde.
[1] Incapacité à résister à l’envie de manger















